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Dominique Letellier, auteur
















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PRISONNIERS DE L'ENFER VERT

Le texte présenté sur ce site n'est absolument pas définitif.
Tous les chapitres de ce roman sont en cours de réécriture.


Chapitre 2


                Les voyageurs parvenaient à se persuader que l’atterrissage avait pris fin. Des stewards ouvrirent les portes de secours. Assis près de l’une d’elles, deux hommes prirent l’initiative d’aider le personnel navigant. Jocelyne emprunta le toboggan. Elle fut réceptionnée par un steward, les bras ouverts pour éviter tout incident. Il lui signifia de rejoindre un groupe de rescapés. Les jambes flageolantes, la jeune femme hésita. Son avant-bras fut empoigné et, elle-même, tirée avec une douceur contradictoire. Cet homme l’encourageait aussi d’un sourire franc. Elle le reconnut : c’était lui qui s’était assoupi dans la salle d’embarquement. Il lui adressa un autre sourire. Des exclamations d’indignation s’entendirent : certains n’ignoraient plus la présence d’un prisonnier. Alors qu’ils arrivaient à une lisière formée d’arbustes, l’inconnu brun lâcha Jocelyne tout en demeurant à ses côtés. Seul, comme elle, il ressentait le même désarroi : ne pas avoir un proche, un ami sur lequel s’appuyer en cet instant. Depuis le début du vol, la jeune femme n’avait discuté qu’avec l’hôtesse prénommée Paola. Celle-ci tentait de réconforter une fillette et sa maman. A peine à quatre mètres de la Française, sur sa gauche, le détenu était là. En dépit de la proximité immédiate du policier, un steward le tenait par le bras. Peut-être aussi parce qu'il ne semblait plus menotté aux deux poignets. En tout cas, mécontents de son statut, des voyageurs s’étaient reculés...
                Ils étaient loin de la carlingue. Enfin, le plus loin possible vu la surface restreinte sur laquelle le commandant et l’équipage avaient réussi à poser l’avion... Cette terre jaunâtre était recouverte de cailloux, parsemée de végétation très basse. A l’extérieur de ce périmètre, des arbres, des arbustes, des plantes se dressaient : la forêt était bel et bien là, avec ses mystères… Réfugiés sous des arbrisseaux, tous attendirent. Qu’allait-il se passer ? Jocelyne ne sentait pas d’odeur suspecte. Elle écouta trois passagers rapporter un dialogue surpris entre deux stewards : une fuite de kérosène semblait s’être produite durant le vol. Parallèlement, le circuit du carburant avait subi une panne, entraînant l’arrêt des réacteurs. Lors de l’atterrissage, le train avait perforé une aile et le réservoir, mais donc quasi vide. Cette fuite les sauvait maintenant. Sinon, un incendie violent aurait éclaté... Leurs vœux seraient-ils exaucés ? Eux, ils étaient en vie. Certes, l’appareil avait souffert. De ce côté, l’aile avait été plutôt arrachée, la queue détachée et cette échancrure marquait l’arrière... L’après-midi était là et la forte chaleur aussi. A l’inverse, avec la nuit, le froid viendrait. D’où l’importance de cet habitacle de survie que leur offrirait la carlingue... Des brouhahas régnaient. Formant des groupes, les rescapés essayaient de surmonter leur angoisse. Paola et ses compagnes passaient pour établir un premier bilan. Une partie de l’équipage examinait l’avion, le matériel. Jocelyne ressentit une soif. Cette idée lui cingla l’esprit : et comment survivre avec le peu de nourriture qu’ils avaient ? Vêtue d’un pantalon et d’un tee-shirt, elle décida de s’asseoir à même le sol et s’obligea à modifier le cours de ses pensées : les secours arriveraient !
                Le temps s’était suffisamment écoulé ; les vérifications menées à leur terme. Le commandant de bord, Jaime Marquez, accorda l’autorisation de revenir dans la cabine. Pour cette partie de vol, ils n’étaient même pas une centaine de passagers ; l’horaire tardif du départ avait été dissuasif. Ce nombre, moins conséquent, permettrait une meilleure gestion. Jocelyne comprit que la catastrophe n’avait causé aucun décès. L’expérience et la maîtrise de l’équipage avaient permis un atterrissage forcé dans les meilleures conditions… vu les circonstances. De même, cette chance d’avoir trouvé rapidement une telle zone déboisée, pas grande, mais dont la surface avait été juste suffisante... Par contre, les effets tombés de deux coffres à bagages avaient heurté des gens dont le policier à l’épaule. Un homme s’était blessé au poignet. En s’éloignant, un second s’était foulé la cheville. Ici et là, des enfants, des adultes pleuraient quasi en silence. Sauf cette personne dont les nerfs venaient de lâcher…
                Les voyageurs souhaitant apporter leur aide furent les bienvenus. Certains individus avaient besoin d’assistance pour remonter dans la cabine ; pour d’autres, il s’agissait de pansements, de réconfort. Pour oublier ses tourments, Jocelyne se proposa. Elle reçut autant de mots de soutien qu’elle en prononça. Lors de son parcours, elle avait dépassé une hôtesse qui prodiguait des soins au policier. En revenant vers sa place, la jeune femme vit le prisonnier assis par terre, toujours sous la garde de Luis, le steward. Quelqu’un s’était-il préoccupé d’eux ? Par acquit de conscience, la jeune femme les observa : la réponse était négative. Du sang avait un peu coulé sur la tempe gauche du détenu. Il leva les yeux tandis qu’elle s’approchait. Luis aperçut la trousse.
« - Moi, je vais bien, mais... » commença-t-il.
Le Péruvien se tourna vers son compagnon et nota en espagnol :
« - Cela a encore saigné. »
L’inconnu porta deux doigts qu’il ramena tachés de sang.
« - Ce n’est rien. Occupez-vous des autres personnes. »
Il avait répondu, dans la même langue, sur un ton posé.
« - Certains s’en chargent. »
Jocelyne s’agenouilla. Elle se souvint qu’il était assis près du hublot. La force d’une turbulence l’avait projeté contre la paroi, causant cette blessure. Elle nettoya la plaie. Ses yeux bleus étaient vifs, ses traits réguliers. Leurs regards se croisèrent ; l’homme détourna très vite le sien. Méticuleuse, elle finit d’appliquer le pansement. Alors que l’inconnu s’apprêtait à parler, une passagère vint s’enquérir de la présence de la jeune femme. Les prunelles de Jocelyne revinrent sur l’homme. Il esquissa un signe de tête qu’elle traduit être un remerciement. Entraînée par la touriste volubile, la Française marcha, s’interrogeant sur le dialogue qui aurait pu s’engager et… dans quelle langue réellement…
                Peu après, Jocelyne écouta le commandant Marquez. Bien sûr, l’aéroport de Cayenne donnerait l’alerte en constatant que l’avion en provenance de Lima était en retard, puis absent. Cela dit, l’équipage avait pu lancer un message de détresse avant d’être totalement gêné par les turbulences, les avaries. Mais ils avaient encore volé et, surtout, ils avaient dévié de leur route initiale à cause même de ces turbulences et de l’obligation de trouver cette zone adéquate pour atterrir. Le Sud-Américain tentait de schématiser la situation le plus simplement possible. Un peu trop simplement ? De nouveau, la jeune femme avait retrouvé l’homme brun d’une trentaine d’années. A plusieurs reprises, elle l’entendit grommeler. Les explications ne lui suffisaient pas, non plus... Un centre de contrôle avait donc dû être averti : toutefois, avait-il bien entendu l’appel ? Si, oui, quand ? Avant que cette déviation fusse trop importante ? La confirmation par Marquez restait vague... Un passager rappela que les satellites repéreraient au plus vite la balise de détresse qui émettait des ondes dès l’impact. Un autre voyageur apposa que les balises de relais au sol étaient plus rares en Amazonie qu’aux Etats-Unis ou en France ! Là, sur cette partie de ce vaste continent si peu peuplé, de nombreuses zones n’avaient pas de couverture radar. Alors ? Malgré la moue très visible de Jaime Marquez, le même individu rétorqua que, pour envoyer des signaux de détresse, il était indispensable que la balise de l’avion fonctionnât. Un incident pouvait être survenu ou la batterie présenter un défaut. Sur sa lancée, il leur rappelait qu’ils avaient joué de malchance à plus d’un titre. Tout était envisageable... Les turbulences avaient contribué déjà largement à leur défaite en les détournant de leur trajectoire... Emilio Salinas temporisait les faits. Inquiète, Jocelyne se rappela qu’il s’agissait de son rôle. Le chef de cabine devait éviter la panique qui entraînerait des désordres et... pire. Quand ? Comment les secours détermineraient-ils le lieu de l’accident ? Disposeraient-ils d’avions de reconnaissance capables d’être autonomes si longtemps ?
                Ils étaient maintenant environ trente à être restés à la lisière, mais sous les arbres pour être davantage à l’abri de la chaleur. Les langues se mélangeaient, les tons se haussaient... L’un des deux hommes qui avaient aidé l’équipage pour l’évacuation prit la parole en espagnol, avec un fort accent :
« - Et pourquoi un groupe n’irait-il pas chercher du secours ? »
La stupeur passée, la réaction de plusieurs personnes fut identique. Certaines l’accusèrent d’avoir vu trop de films, de posséder une imagination débordante. D’ailleurs, elles le traitèrent de fou. Jocelyne crut entendre son voisin étouffer d’abord un rire puis dire à voix basse, comme pour lui-même :
« - Oh ! Oui ! Il est vraiment le meilleur ! Entendu, s'il part, moi, je pars tout de suite avec lui ! »
Sauf qu’à l’opposé des premiers, cet anglophone ne marquait aucune ironie... au contraire. Jaime Marquez répliqua calmement, comme si la suggestion ne le surprenait pas tant que cela :
« - En regroupant toutes nos informations, c’est-à-dire celles transmises par nos instruments de bord, nos cartes, ce que nous avons vu, nous savons très bien que nous ne sommes plus au cœur même de l’Amazonie… Je ne vais pas les blâmer : des passagers ont regardé par les hublots. Ils ont aperçu une route, un bateau sur un fleuve ou une rivière… qui est près d’ici. »
Le Péruvien indiqua l’est du bras.
« - Cela signifie des sites obligatoirement habités… Vous songez donc à une expédition, Monsieur Walder ? »
Ce ne fut pas la question qui interpella Jocelyne, mais le fait que Jaime Marquez connaissait cet homme. D’environ trente ans, de taille moyenne, les cheveux châtains foncés, son attitude reflétait ses propos : il respirait le dynamisme et avait le charisme d’un leader. Il assuma aussitôt sa suggestion :
« - Comme vous l’avez dit, les autorités donneront l’alerte. Mais soyons francs : nous ne sommes absolument pas sûrs que la batterie de notre balise de détresse fonctionne. Et entre le dernier moment où vous avez pu signaler notre position et là où nous sommes, nous avons volé... des... des kilomètres... »
Jocelyne nota qu’il restait brutalement vague. Marquez lui avait-il confié des éléments en aparté ? Elle prêta attention à son opinion.
« - D’autres gens l’ont dit également... D’avoir dû modifier notre trajectoire pendant cette période ne va pas aider les secours... Il faut être... conscients... Les autorités auront besoin de temps. Or, déjà pour aujourd’hui, la nuit va tomber très prochainement… Un avion de recherche ne peut pas voler non plus sans se ravitailler. Et il faut couvrir une grande surface... Sans compter si les pilotes doivent affronter la pluie, le vent ou des orages... »
Jocelyne jeta un oeil à son voisin : il était fasciné par le discours énoncé. Prenant de court un voyageur, Walder enchaîna :
« - Il y a cette route, ce bateau… Par conséquent, oui, des zones habitées… Si nous pouvons en rejoindre une, son responsable contactera les autorités et leur indiquera l’endroit exact de l’atterrissage forcé. Et, ensuite, les secours arriveront très vite pour sauver ceux qui seront demeurés ici.
- Où sommes-nous... environ ? » questionna Jocelyne.
Elle se sentit gênée en voyant tous ces regards sur elle. La jeune femme croisa celui du dénommé Walder. Elle éprouva une plus forte intimidation.
« - D’après nos calculs, nous sommes au nord du Brésil, enfin en Guyane française… Mais nous n’avions pas la possibilité de voler jusqu’à Cayenne. » répondit le commandant Marquez.
- Oui, oui, il y a donc cette route… Et ce bateau sur cette rivière à proximité… Je me répète, cependant il venait d’un lieu habité et il allait bien quelque part. » reprit Walder. « Il… suffit de rejoindre le cours d’eau et de remonter vers le nord, en le longeant. Nous rencontrerons inévitablement un village.
- Comment pouvez-vous en être certain ? C’est totalement idiot et irresponsable ! Nous ferions mieux d’attendre ici ! »
Ce passager fut approuvé par d’autres qui continuèrent de critiquer l’idée extravagante. Le voyageur blond - qui avait joué aux cartes avec les adolescents dans la salle d’embarquement - intervint en espagnol avec un aussi fort accent, des erreurs de prononciation et des hésitations sur l’emploi des mots :
« - Parce que l’homme a toujours habité près de l’eau !… Pour moi, cette idée est bonne... Ce ne sera pas facile, mais essayons cette expédition !… Et nous l’avons dit : les secours tarderont, car ils manquent d’informations. En étant... immobiles, qui sait quand nous serons retrouvés ? Cela me rappelle une histoire… »
Scrutant Walder, il enchaîna :
« - Je suis d’accord... avec vous... Je n’aurais jamais pensé que je vous.... C’est votre idée, vous serez là ! Je préfère vous accompagner et agir avec vous que de rester ici...
- Nous devrons être plus que deux et nous sommes obligés de nous organiser… Nous pourrions prendre des objets qui étaient dans l’avion et mettre aussi en commun nos affaires. Je suis sûr que des passagers nous prêteraient volontiers du matériel, des sacs à dos… En étant solidaires, nous gagnerons notre défi… Il s’agit de notre survie… ce qui intéresse tout le monde !
- Je maintiens : vous êtes fou. » reprit le voyageur véhément. « Il n’y a rien aux alentours à part des arbres et des arbres!
- Je vais être direct : vous préférez mourir ici, très lentement ? » riposta l’homme blond. « Moi, pas du tout ! Je veux revoir ma famille ! Comme nous tous… L’idée de Monsieur Walder est extraordinaire, sauf que nous n’avons pas le choix ! Nous n’allons pas attendre des semaines là ! Vous souvenez-vous de ces types à la Cordillère des Andes ? Moi, je n’ai pas envie d’en arriver à cette extrémité. Par contre, si un groupe part, il atteindra un village et permettra aux autorités de localiser le lieu de l’atterrissage.
- Je suis d’accord avec Monsieur Walder et vous-même ! »
Après une hésitation impressionnante, Jaime Marquez reconnut :
« La balise de détresse a reçu un choc conséquent, mais je crains surtout pour sa batterie. Récemment, je sais que des piles ont été défectueuses pour une série. C’est rare. Cependant, cela arrive... Comme pour bien d’autres objets... Pour cette raison, parce que les conditions géographiques, météorologiques sont des freins dans cette partie du monde... Nous devons agir !
- Merci, commandant !... Il nous faut le temps de préparer cette expédition. Nous devons examiner à quel endroit nous pourrions rejoindre la berge… Il commence à être tard. Chacun de nous a été éprouvé tout à l’heure. Nous avons également besoin de reprendre des forces. Partons demain, dès six heures !
- Tout d’abord, formons notre équipe ! » conseilla l’homme blond, avec sagesse. « Comme il nous faut un meneur, je suggère que Monsieur Walder soit le chef de notre expédition… Alors, qui souhaiterait partir ?… Les personnes doivent être en excellente santé et bien conscientes des risques, des conditions…
- Moi ! » dit un homme tenant un appareil photographique.
- J’aurais aimé… Malheureusement avec mon poignet… »
Sans surprise, le voisin de Jocelyne exprima en espagnol sa volonté de rejoindre Walder. Une quinqagénaire opta pour partir. Sur la vingtaine de personnes interrogées ensuite, aucune ne choisit de se risquer dans cette aventure folle, comme l’avait nommée un Asiatique. Après une dernière hésitation et une pensée vers sa famille, Jocelyne énonça énergiquement son choix de faire partie du groupe. Excepté une femme aux longs cheveux, les ultimes réponses furent négatives. Jaime Marquez informa :
« - Nous allons mettre assurément à la disposition des membres de l’expédition tout le matériel se trouvant dans l’avion et qui vous sera utile. Nous allons établir une liste. Toutes les suggestions sont également les bienvenues… Vous marcherez et vous serez obligés de transporter le nécessaire pour dormir, vous laver et manger. Cela fera du poids au total. Et plus les jours avanceront, plus vous serez fatigués. Par ailleurs, je pense aussi au problème de la nourriture puisqu’il est impératif que nous en conservions.
- Nous cueillerons des fruits. » souleva Walder. Avec un léger sourire, il ajouta : « La forêt n’en manque pas !
- Exact, mais la forêt n’est justement pas si accueillante. » intervint le voisin de Jocelyne. « Nous risquons d’avoir des… difficultés si nous nous trompons.
- Vous devrez être très prudents. Malheureusement, aucun voyageur ou membre de l’équipage n’a de telles connaissances !
- … Si… Moi... »
Tous s’apprêtaient à énoncer un soulagement. Pourtant, en même temps, ils retinrent d’exprimer ce qu’ils ressentaient. Debout, à côté de Jaime Marquez et du policier, Sancho Ruiz, le prisonnier venait de parler. Les poignets de nouveau enchaînés, il écoutait, visiblement depuis le début, leur conversation. Son regard balaya l’assistance. L’incrédulité se lisait sur chaque visage. Jocelyne paria que l’ensemble des présents songeait à un bluff. L’homme blond rétorqua en espagnol :
« - Comment pouvez-vous en savoir plus que nous ? Ce n’est pas du tout possible !
- J’ai des amis à Lima. » répliqua le prisonnier.
Il poursuivit, toujours dans la même langue, sans accent particulier qui pût révéler sa nationalité.
« - L’un d’eux est guide pour une grande agence de tourisme. Il m’a emmené dans la jungle péruvienne à quatre reprises pour des excursions de quelques jours.
- Ce n’est pas vrai ! Un détenu ne peut pas en savoir autant : il ment. » repartit l’homme à l’appareil photographique.
- Cependant, cela est parfaitement exact ! Je… »
D’un geste, Sancho Ruiz intima au prisonnier le silence.
« - J’ai été chargé de son transfèrement par mon gouvernement. Je sais qu’avant d’être inculpé dans mon pays, il y était déjà venu plusieurs fois… Maintenant, je connais des gens chez des voyagistes à Lima et leurs pratiques. Il y a aussi des questions dont on ne trouve pas la réponse dans les guides vendus aux touristes. »
Devant les membres de la future expédition, Jaime Marquez et les personnes restées, le policier demanda le nom, l’adresse, le téléphone, les prestations de l’agence de tourisme à l’homme. Celui-ci les lui communiqua immédiatement.
« - Facile, il suffit d’avoir vu une publicité ! » grommela quelqu’un.
- Quoi que je dise, vous ne devez pas m’interrompre… Et même si mes propos vous semblent étranges ! » riposta Sancho Ruiz.
Dans la foulée, il s’enquit de détails : la durée des excursions, les parcours, les transports utilisés, les lieux visités, les végétaux, les animaux rencontrés. Le prisonnier répondit en donnant manifestement des informations pertinentes. Son débit était fluent. A de rares moments, il s’interrompait, plutôt parce qu’il semblait chercher ses mots en espagnol. Devant cette néanmoins aisance, des gens s’étaient éloignés, ne comprenant pas tout ce qu’il disait. Jocelyne elle-même suivait à grand-peine.
« - Vu son physique, il n’est pas un Sud-Américain. Alors, ou il est espagnol ou il est bilingue. » murmura son, toujours, même voisin. « Mais pour l’expédition et nous, ce n’est pas le plus important. »
Soudain, le prisonnier dénia de la tête. Très déterminé, il contredit le policier sur la zone d’habitation d’un animal, la situant uniquement en Asie. Impassible, le Péruvien poursuivit, changeant une énième fois de thème en quelques secondes pour déstabiliser son adversaire. Peine perdue à présent. Jaime Marquez tint des propos à l’oreille de Sancho Ruiz. Les requêtes portèrent encore sur des sites touristiques populaires, sur d’autres endroits atypiques et connus des passionnés des sentiers battus.
« - Je ne sais pas. »
Le ton était plus bas. Le prisonnier répéta d’un souffle :
« - Je ne sais pas, non. La dernière fois que j’en ai entendu parler, il était interdit d’y aller : la route était gardée. Aujourd’hui, il est peut-être possible d’accéder à ce monastère… Je ne sais pas. »
Sancho Ruiz enchaîna en revenant sur Iquitos à partir de laquelle il était envisageable d’effectuer des excursions. Des questions furent totalement similaires à ses précédentes. Jocelyne était persuadée qu’il voulait savoir si les réponses allaient être les mêmes que vingt minutes plus tôt. La végétation près de la cime des arbres, les fruits, les animaux, même les plantes près des rives, les moustiques, les centres de départ pour ces circuits...
« - C’est un parc national, alors il ne peut pas y avoir de complexe touristique… Ecoutez, c’est la cinquième fois que vous me posez ce type de pièges ! La première fois, cela m’a semblé inconcevable que vous puissiez ainsi vous tromper. Et puis, j’ai compris votre intention. Que vous vouliez vérifier mes connaissances, cela est normal. Vos questions paraissaient parfois différentes, les réponses ne pouvaient pas l’être... Vous avez sciemment mélangé des thèmes. Vous m’avez soutenu qu’un fruit importé poussait dans la Selva. Après, ce fut le tour d’un animal vivant là-bas. Si nous rencontrons un gorille dans la jungle, nous serons bien chanceux. Il a peut-être déménagé de l’Afrique depuis peu… »
Sur cette ironie, le prisonnier s’arrêta une seconde. Sans quitter des yeux Sancho Ruiz, le commandant Marquez, le dénommé Walder et l’homme blond, il conclut :
« - J’ai réalisé quatre excursions dans la Selva. Vous connaissez l’agence qui les organise. Elle est réputée pour son sérieux et l’expertise professionnelle de ses guides. Vous venez de m’interroger longuement. J’ai quelques connaissances, mais je ne sais pas tout non plus… Et la jungle vers le Pérou présente des différences avec celle de la Guyane... Maintenant, à vous de voir…
- Non ! Ces personnes ne peuvent pas accorder leur confiance à un escroc ou, pire, à un assassin » s’intercéda un passager.
L’individu à l’appareil photographique lança à son tour :
« - Commandant, il a raison. Nous ne pouvons pas confier notre vie à n’importe qui ! Chacun de nous sept a ses propres expériences. Nous nous en sortirons très bien sans lui ! »
Si ce n’était le souffle du vent dans les feuilles, le chant d’insectes et les discussions des autres voyageurs installés non loin d’eux, un silence de mort s’était abattu au-dessus du groupe.
« - La jungle est une expérience particulière. Tout comme les… marches dans les milieux plus hostiles. »
Les yeux du prisonnier se posèrent sur le voisin de Jocelyne qui venait de s’exprimer. Elle-même capta ensuite son regard.
« - Commandant, Monsieur Ruiz, que pensez-vous ? C’est à vous de trancher ! » intervint le passager blond.
Jaime Marquez échangea des propos très bas avec Sancho Ruiz.
« - Monsieur Walder ? »
Tandis que le policier chargeait Luis de surveiller le prisonnier, il invita cet homme qu’il connaissait déjà à le suivre à l’ombre de la carcasse de l’avion. A grands pas, le Péruvien vint les rejoindre. Assis par terre, ils entamèrent une discussion à l’abri des oreilles.
« - J’espère que le commandant n’autorisera pas une telle calamité. Il va condamner les membres de l’expédition à une mort certaine. Parce que, en réalité, ce type ne sait rien sur la jungle... ou il les tuera de sang-froid pendant leur sommeil. »
Une Belge d’une soixantaine d’années avait haussé le ton.
« - Et puis, à mon retour, il va sans dire que je porterai plainte à mon agence de voyages. Un détenu ne devrait pas prendre le même avion que des gens honorables comme nous !
- Je ne porterai pas plainte pour sa présence, mais je compte revoir mes enfants et les amies de mon association. »
Cette Française de cinquante ans ferait partie de l’expédition.
« - Ne vous inquiétez pas, si Ruiz et Marquez l’autorisent à partir, ils prendront les précautions nécessaires. Et nous veillerons sur vous. » sourit l’homme brun qui s’était assis à côté d’elles.
Il s’était exprimé en français. La sexagénaire sanctionna.
« - Ah ! Au Québec, les lois sont favorables aux criminels ?
- Rectification : je ne suis pas né au Québec. Je suis originaire de la Saskatchewan dans l’ouest du Canada… Chez nous, la justice décide pour le mieux de nos concitoyens, comme en France et en Belgique, je présume. » Souriant, il ajouta : « Pour mon accent, je reconnais que je vis au Québec. Je me prénomme Mark, comme en anglais… puisque mes ancêtres ont avant tout vécu dans les provinces anglophones du Canada. »
Jocelyne vit Jaime Marquez et Sancho Ruiz se lever. Le premier marcha en direction des passagers, le deuxième vers le prisonnier et Luis. Le commandant revint avec l’homme blond. Le policier s’adressa au captif, de manière inaudible pour eux.
« - Tout se décide. » souffla Mark.
- J’ose croire qu’ils n’auront pas l’outrecuidance de lui permettre de vous accompagner. Vous devriez vous y opposer tous fermement. Nous sommes en démocratie, non !
- Ils prendront la meilleure décision. » murmura Jocelyne.
- Si jamais ce détenu vient, j’espère qu’il gardera ces menottes. Je me sentirai plus rassurée… Oh ! Je change complètement de sujet : je me nomme Hélène. » se présenta la femme retraitée.
- Oui, arrêtons d’évoquer cet être infâme et parlons de nous : ce sera tellement plus intéressant ! Moi, je suis Juliette ! Et vous...
- Ah ! Ah ! Nous étions sept. Serons-nous donc huit ? »
A la réflexion de Mark, les sourcils s’arquèrent. Jaime Marquez, Sancho Ruiz, Walder, l’inconnu blond et le prisonnier s’étaient assis en forme de cercle, sur le sol. Des voyageurs avaient réalisé, de même, cette réunion qui en disait long. Des discussions s’arrêtèrent, des brouhahas s’entendirent. Des regards foudroyèrent les protagonistes qui tenaient le sort de tous dans leurs mains. Anxieuse et excitée à la fois, Jocelyne scrutait ces cinq personnages aux destins si dissemblables. Emilio Salinas les avait rejoints. Walder prenait des notes : il écoutait le prisonnier qui dialoguait beaucoup en utilisant ses mains. La jeune femme vit d’ailleurs que l’homme n’avait plus les menottes... Le jour s’éteignait. Le cahier que Walder avait emprunté à une fillette se noircissait davantage. Le chef de l’expédition parla avec des signes d’énervement. Plaquant le cahier à terre, il désigna au policier l’ouvrage puis le détenu. De la tête, il indiqua le ciel qui s’obscurcissait. Le Péruvien s’adressa au prisonnier. Ce dernier répliqua brièvement tout en regardant Walder. Jaime Marquez interrogea l’homme blond. Celui-ci s’exprima, consulta Sancho Ruiz et Walder avant de poser une courte question au captif qui répondit d’un mot de deux syllabes. Le conciliabule se poursuivit moins d’une minute. Le commandant annonça une décision. La discussion principalement entre Walder et le prisonnier reprit. Marquez s’entretint avec son chef de cabine. Emilio Salinas passa devant le groupe de Jocelyne.




Avec mes plus grands remerciements à Messieurs Julien et Rolland (anciens pilote et commandant de bord), membres de l'AAMA (Association des Amis du Musée de l'Air) qui m'ont apporté de très nombreux et précieux renseignements.




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