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D’un commun accord, ils poursuivirent leur marche
interrompue. De temps à autre, de l’huile avait fui du véhicule
et avait laissé une trace bien visible sur les pierres. La
voiture, ou plutôt, la fourgonnette d’après les empreintes,
n’avait effectué aucun arrêt. Des arbres tombés avaient
laissé un panorama dégagé. Dans le ciel bleu, le soleil
brillait de plus en plus. Le couple déboucha sur le sommet de
la colline. La boutique en bois était encore fermée.
Surplombant toute la plaine et la Vallée Maudite, le château
fort d’Aubégnac se dressait fièrement. Erigé au Moyen Age,
il avait été construit dans le but de mieux surveiller le
passage, alors très fréquenté. Plus tard, le château avait
été à moitié détruit lors d’une bataille au dix-huitième
siècle. Depuis, il était demeuré à l’abandon, abîmé par
la pluie, le vent et envahi par les mauvaises herbes et les
ronces. Le donjon, pourtant, s’élevait encore digne, comme
autrefois. L’une des quatre tours s’était effondrée, ainsi
qu’une partie du rempart Est. David et Lauren s’approchèrent
avec précaution au pied de celui-ci où les pierres tombées
formaient un bloc assez impressionnant, dépassant même parfois
les douves, vides d’eau. L’amas de pierres atteignait aussi,
à un endroit précis, la hauteur du mur resté intact.
« - De l’autre côté, se trouve l’entrée principale
avec le pont-levis qui fonctionne toujours... Il y a une
trentaine d’années, les ruines ont été aménagées pour éviter
tout accident... Seul le gardien a la clé permettant d’ouvrir
la porte d’accès... Tant qu’il ne sera pas arrivé, vers
neuf heures en principe, nous n’en saurons pas plus... Et ton
ami a dû faire comme nous: attendre de toute façon la venue du
gardien. » dit Lauren, en s’asseyant sur une grosse
pierre blanche, polie par l’érosion.
A sa grande surprise, David esquissa un sourire. Une lueur dans
les yeux, presque amusé, malgré les circonstances, il répliqua:
« - Tu te trompes, Lauren... Stephen n’avait nullement
besoin d’attendre indéfiniment pour pénétrer à l’intérieur
du château! »
Après un court silence, il reprit:
« - Il est grand temps que je te raconte ce que je sais,
et que je te parle enfin de Stephen... Pourtant, j’ignore
vraiment pourquoi il a tant voulu visiter ces ruines. »
Il se tut un instant. Il n’y avait autour d’eux aucun bruit,
excepté quelques cigales qui chantaient. Tout était calme, étrangement
calme. Debout, le visage pensif, David commença son récit tout
en observant Lauren:
« - Ainsi que tu t’en es aperçue, je viens du Québec...
Je vis présentement à Montréal. Je suis journaliste dans un
grand quotidien du pays... Il y a environ quatorze ans, j’ai décroché
mon premier emploi... Un jour, j’ai eu à écrire un article
sur les spectacles dans les environs de Montréal. J’ai pris
ma voiture pour trouver l’objet de ce reportage... A une
centaine de kilomètres, j’ai déniché mon sujet... Il y
avait là un cirque... pas très grand certes, mais quand même
pas minable... J’ai exposé à son directeur la raison de ma
visite. Il a tout de suite été d’accord... Le jour même,
j’ai assisté à l’ultime répétition... Enfin… dans sa
dernière partie, car elle s’approchait plutôt de son terme.
Après, j’ai aussi rencontré quelques artistes, y compris
celui qui allait devenir mon meilleur ami, sans savoir cependant
alors quel était son rôle exact au sein du cirque: son numéro
était passé. Nous avons un peu discuté mais il a dû me
quitter pour aller se préparer... Le soir venu, j’étais
naturellement présent à la représentation... Plusieurs
artistes avaient du talent. Néanmoins, ils étaient tous éclipsés
par un seul... Il avait une classe impensable, un véritable
talent... du génie qui faisait vibrer tout le chapiteau… Il
était plus doué que tous les autres réunis. Sa place était
dans un autre cirque, un très grand cirque... d’une autre
renommée... De toute ma vie, et Dieu sait si je suis allé
beaucoup au cirque dans mon enfance, je n’avais vu un tel
prodige... Cet homme, ce gamin plutôt... C’était Stephen...
Il m’a véritablement ébloui... Il était un trapéziste…
tellement doué et si audacieux, mais conscient en même temps
des limites et des risques... Un as, un vrai as... Après le
spectacle, je suis allé le voir, pour le féliciter, lui faire
part de mon admiration... Nous avons en fait soupé(1)
ensemble et, surtout, nous avons beaucoup bavardé durant le
reste de la soirée... Il avait un peu plus de dix-huit ans. Il
travaillait depuis près d’un an dans ce cirque... Stephen ne
fait pas partie d’une lignée de trapézistes. Tout ce que je
sais, c’est qu’il a assisté à une représentation alors
qu’il avait cinq ans. Il a éprouvé un réel coup de foudre
pour le cirque et pour le trapèze. Sa passion d’alors est
demeurée intacte, telle qu’à ce premier jour... Peut-être même,
et sûrement en réalité, de plus en plus forte au fil du
temps... mais son visage se rembrunissait si nous évoquions sa
famille et il éludait les questions trop personnelles... Alors,
nous n’avons plus abordé ce sujet un peu trop délicat...
Quatre mois plus tard... hasard ou non, le même cirque venait
à Montréal. Evidemment, j’y suis retourné... Et j’ai revu
Stephen... Le cirque restait plusieurs mois à Montréal... Je
suis devenu un assidu de leurs spectacles. Les artistes étaient
tous adorables, formant une famille, aux nationalités
diverses... Stephen et moi, nous sommes devenus de véritables
amis. Pendant toute la période où le cirque est demeuré à
Montréal, j’ai invité Stephen à partager mon appartement.
Il vivait dans la caravane du clown... Durant nos moments de
liberté, Steph m’a fait découvrir la ville... Je crois que
Stephen a vécu, vraiment, de longues années à Montréal, avec
sa famille d’origine parce qu’il connaissait trop
parfaitement la ville. Mais... je ne disais rien; j’ai accepté
les mystères que faisait Stephen à propos de certains éléments
de sa vie privée... Au cirque, il était, en tout cas, aimé
par tous. Il aidait chacun et était toujours présent pour
celui qui avait besoin d’aide... Plus tard, lorsque le cirque
est parti, nous sommes restés en contact. Plusieurs fois, nous
nous sommes revus... Puis le cirque a dû fermer... Peu de temps
après, Stephen a réussi à obtenir un autre engagement, dans
un cirque, un peu plus grand. Il y est resté à peine un an...
A partir de cet instant, la carrière de Stephen a pris un autre
tournant. John Lawrence, le directeur du Canadian Circus, a été
le plus clairvoyant... Un soir, il assistait au spectacle du
cirque où travaillait Stephen. Lawrence a pris conscience
qu’il avait devant lui une nouvelle étoile, un trapéziste
surdoué. Sans hésiter, deux heures après, il proposait à
Stephen un contrat. Du jour au lendemain, Steph a été engagé
au Canadian Circus: un très grand cirque, très célèbre,
faisant partie des plus importants du Canada... La consécration...
Stephen a commencé alors une carrière internationale, auréolée
de succès... Il est devenu une véritable star dans le monde du
cirque... De nombreux directeurs lui proposaient des contrats
mirobolants mais Stephen a préféré rester fidèle au Canadian
Circus. Il y aimait l’ambiance; il y avait ses amis... Il y a
sept ans, presque, George Kennigan, le directeur du plus grand
cirque Canadien et l’un des premiers au monde, a relancé
encore une fois Stephen, en même temps qu’un autre cirque, très
célèbre... Après avoir longtemps réfléchi, Steph a décidé
de relever le défi; il adore en relever... Mais il n’avait
aucun souci à se faire... Stephen est un très grand trapéziste,
un véritable prodige... Il est le seul, aujourd’hui, à réussir
certaines figures extrêmement difficiles... S’il pouvait
passer toutes ses journées là-haut, à faire du trapèze, il
le ferait, tu peux me croire. Je n’ai jamais vu quelqu’un
d’aussi passionné... Stephen a finalement signé avec le
cirque Kennigan, devenant ainsi sa plus grande vedette, comme au
Canadian Circus... D’ailleurs, depuis son arrivée au Canadian,
chacun sait que Stephen est le plus grand trapéziste qu’il
n’y ait eu depuis plusieurs décennies... Malgré son succès,
Steph a gardé la tête froide et son caractère n’a pas changé;
il est resté le même... Il me donnait régulièrement de ses
nouvelles... Quand cela était possible, j’allais aussi le
voir... Le seul problème est que Stephen est très pris par les
représentations, les répétitions et les nombreuses
obligations professionnelles... Entre nous, Steph déteste ces
dernières. S’il pouvait les éviter, il le ferait
volontiers... Tout ce qui l’intéresse, c’est de pratiquer
le trapèze, rien d’autre... »
David s’arrêta une seconde avant de poursuivre:
« -... Ensuite, il y a deux ans et demi, je fus nommé à
New Delhi, correspondant du journal où j’avais commencé à
travailler un mois auparavant... Leur journaliste était
brusquement décédé... Pendant plusieurs semaines, je n’ai
pas eu de nouvelles de Stephen. Au début, je ne me suis pas
vraiment inquiété; je savais Steph pris par son métier. Via
mon bureau de Montréal, j’ai eu ensuite sa lettre qui
provenait alors de New York... Quelque temps plus tard, toujours
en poste en Inde, c’était en Février l’an passé, j’ai
reçu différents messages. D’origine professionnelle, sauf
un, à caractère personnel. Il était noté qu’un homme dont
le nom n’était pas inscrit, mais de la part de Stephen,
m’avait appelé au journal à Montréal... L’appel datait de
près de quatre mois... Bien pour la rapidité à transmettre...
Qui avait appelé? Mystère... Par le journal, je n’ai eu
aucun autre élément. Au bureau à Montréal, j’étais
nouveau. Et la personne qui avait pris le message s’était
contentée de le prendre sans demander d’informations complémentaires.
Impossible donc d’entreprendre des recherches... et de
comprendre qui était l’intermédiaire en question... Je
craignais que Stephen ne sache pas où me joindre. J’étais
parti tellement en catastrophe que j’avais peur que mes
nouvelles coordonnées ne lui aient pas été transmises à
temps... Six mois encore après, par hasard, j’ai appris où
se trouvait le cirque Kennigan. Je les ai appelés malgré la
distance. Un quidam m’a alors répondu, sic: « Stephen
Williams a quitté le cirque pour des raisons personnelles et
nous ignorons où il se trouve actuellement. » L’homme a
raccroché aussitôt. J’ai téléphoné à nouveau mais je
suis tombé encore sur cet abruti. Et il m’a été impossible
de parler à d’autres artistes: c’était la représentation.
Malheureusement, le lendemain, je suis parti en reportage
pendant trois semaines dans un coin perdu. Quand je suis rentré
à New Delhi, j’ai appris que le cirque avait déménagé...
Il y a trois mois finalement, mon contrat en Inde étant arrivé
à son terme, je suis rentré définitivement à Montréal... »
David s’interrompit. Après un bref silence, il reprit, le
visage toujours soucieux:
« -... Puis, il y a près de deux mois présentement, un
soir, en rentrant du journal, j’ai trouvé un mot dans ma boîte
aux lettres: « David, pardonne-moi de ne pas t’avoir
contacté plus tôt. Je suis désolé de ne pas te voir
aujourd’hui mais j’espère que nous nous verrons bientôt.
Stephen. » Le message était bien de lui; j’ai reconnu
son écriture... Que s’était-il passé? Premier mystère...
La semaine dernière, j’étais chez moi, en vacances.
Dimanche, en début de matinée, le téléphone a sonné... C’était
Stephen... J’ai trouvé sa voix bizarre. J’ai voulu le
questionner mais il m’a dit qu’il avait peu de monnaie sur
lui, qu’il appelait de France, d’une cabine... Gêné, il
m’a demandé de transmettre un message très urgent à un dénommé
Vincent Bowden... en me donnant un numéro à Montréal...
Stephen m’a seulement dit de ne pas m’inquiéter… que tout
allait bien... Mais il fallait que je parle personnellement à
cet homme, lui dire que Stephen était bien arrivé à Aubégnac,
que la Vallée Maudite était concernée, qu’il y retournait
le soir même pour en avoir la certitude et qu’il allait également
au château... Alors que cela allait couper, Stephen a ajouté,
très pressé: « Oh, dis-lui surtout qu’il y a bien un
lien avec la Cana... »... Puis la communication a été
interrompue... J’ai appelé immédiatement au numéro de ce
Vincent Bowden, plusieurs fois, mais en vain: personne ne répondait...
A la fin, je n’ai plus tenu... J’étais inquiet, trop
inquiet, trop pour en rester là... Ce que venait de me dire
Stephen était loin de me rassurer... Que signifiait tout cela?
Son message écrit, son appel à présent? Et ce Bowden? Qui était-il?
Quel lien avait-il avec Stephen?... J’ai entrepris des
recherches et j’ai fini par localiser Aubégnac... J’étais
en vacances quelques jours encore, alors j’ai décidé de
venir en France. Là-bas, j’en saurais certainement plus... et
je retrouverais Steph sans problème... C’est ce que je
croyais à ce moment-là du moins... Comme tu le sais, je suis
arrivé hier matin à Aubégnac. En questionnant les
villageois, j’ai appris que Stephen était arrivé seulement
trois jours auparavant. Certains l’avaient vu se diriger vers
la Vallée Maudite... Hier, dans le journal, j’ai lu un
article sur cet homme mort là-bas. J’ai cru un instant
qu’il s’agissait de Steph... J’ai voulu lire les
quotidiens des jours précédents. J’avais appelé avant chez
moi aussi mais je n’avais aucun autre message de Stephen sur
mon répondeur... J’ai contacté le journal de la région pour
obtenir de plus amples informations. Il m’a été répondu de
lire les quotidiens! Le libraire m’a conseillé de questionner
l’institutrice... ce que j’ai fait. Dans un journal, j’ai
eu la certitude que l’homme mort avait une quarantaine d’années;
ce n’est pas du tout l’âge de Stephen. Alors, j’ai su que
mon ami était vivant... Mais ce pauvre homme avait été
victime d’un accident dans la Vallée Maudite, dont me parlait
justement Stephen... Deuxième mystère: j’ai campé dans la
bergerie qui, visiblement avait été occupée très récemment
par quelqu’un, probablement par Steph... Et ce matin, j’ai
rencontré ces trois individus. Qu’ils fassent allusion à
Stephen de cette manière n’a fait qu’accroître mon
angoisse. Comment connaissent-ils Stephen qui ne se lie vraiment
pas facilement? Pour quelle raison le recherchent-ils
aujourd’hui?… Pourquoi Steph est-il venu à Aubégnac?... Je
ne comprends rien, vraiment rien du tout... Hormis que Stephen a
de nouveau disparu dans des circonstances pour le moins étrange...
Je voudrais savoir ce qui se passe ici… et surtout retrouver
Stephen… »
David tourna la tête vers le château puis vers Lauren.
« - Tu en sais autant que moi présentement. »
La jeune femme resta silencieuse. Avec attention, elle avait écouté
David lui relater ce qu’il savait. La vérité sur Stephen,
son métier, l’avait plus que surprise. Pourquoi si connu, si
passionné surtout par son art, était-il venu à Aubégnac? Les
liens qui unissaient les deux amis n’avaient pourtant pas
permis à David de découvrir des éléments derrière le
silence dans lequel Stephen s’était muré pendant quelque
temps. Il y avait aussi ces interrogations concernant sa vie
privée, sa famille. Mais, principalement, quelle était cette
raison « personnelle » qui avait poussé le jeune
prodige Canadien à quitter le Kennigan Circus? Qui était ce
Vincent Bowden, inconnu de David? Lauren posa les yeux sur son
compagnon.
« - Dis-moi; sais-tu ce que peut être la fameuse « Cana »
en question?... Quant au numéro de ce Vincent Bowden, as-tu pu
entreprendre des recherches?
- J’ai téléphoné
aux renseignements: numéro sur liste confidentielle. Impossible
d’avoir plus d’informations et une adresse potentielle. Seul
indice, le numéro commence par 514, soit l’indicatif de Montréal,
enfin sa région. J’ai quand même compulsé l’annuaire.
Aucun Vincent Bowden à Montréal et environs qui ne soit répertorié.
Je n’ai rien pu savoir. De plus, Stephen ne m’a jamais parlé
de cet homme alors que, physiquement ou non, je connaissais tous
ses amis. Donc, ils se sont connus récemment; c’est ce que
j’en déduis... Pour la « Cana », j’ai une idée.
Je pense que la fin du nom est Canada ou Canadian. Cela me
semble plausible. Le numéro de ce Bowden correspondant à un
numéro au Québec, Stephen étant Canadien... Je ne sais pas;
cela n’est qu’une intuition mais je suis à peu près sûr
de ne pas me tromper pourtant. Il s’agirait d’une société
canadienne: Canada Limited ou Canadian, je ne sais quoi.
Seulement, des sociétés avec ce début de nom, il en existe
des dizaines et des dizaines, rien qu’à Montréal...
Malheureusement, cette information est trop peu dense!
- Nous avons une
autre piste qui, je l’espère, se révélera, être bonne! »
dit Lauren, avec un sourire d’encouragement.
Du bras, elle désigna les ruines.
« - Notre bon vieux château fort! Nous savons que Stephen
devait venir ici, n’est-ce pas? Il a pu découvrir certains éléments...
Et comme il est presque neuf heures; le château va bientôt
ouvrir. »
La jeune femme se leva promptement. David prit son sac de
voyage et ils marchèrent vers la boutique. Lauren pénétra la
première à l’intérieur de l’unique pièce, relativement
petite et, surtout, assez sombre. Sur une longue table en bois,
étaient exposés divers ouvrages sur Aubégnac et sur la région.
Derrière un bureau bancal, quelqu’un toussota. Le couple
salua l’homme d’environ soixante-dix ans. Les cheveux gris,
les sourcils broussailleux, le visage hâlé par le soleil, il
fixait les nouveaux arrivants d’un regard peu avenant. Lauren
lui acheta deux billets d’entrée. Quand elle revint vers
David, il compulsait un livre sur le château d’Aubégnac.
« - J’aime tout ce qui se rapporte aux vieilles pierres. »
expliqua-t-il, tout bas. « Dommage que nous ne puissions
pas prendre le temps de visiter les ruines de manière
approfondie… Mais, présentement, ma priorité demeure Steph... »
Avant que Lauren ne puisse répondre, l’employé bougonna:
« - Il est interdit de lire les livres! Si celui-ci vous
intéresse, vous devez l’acheter. Il coûte trente francs...
Si tous les visiteurs faisaient comme vous... »
La jeune femme se tourna vers lui. Saisissant l’occasion qui
s’offrait ainsi, elle questionna, doucement:
« - Vous avez beaucoup de visiteurs en ce moment? Nous,
nous sommes arrivés il y a deux jours...
-... Hum, les gens
ignorent aujourd’hui l’Histoire avec un grand H... Vous êtes
une exception... Vous et cet homme qui est venu dimanche! »
A ces paroles, David fit face au vendeur, peut-être un peu trop
brusquement. Cependant, l’employé ne remarqua pas ce
changement d’attitude. En revanche, Lauren vit la main qui
tenait le livre trembler légèrement. D’une voix qu’il
essayait de rendre sûr et dont il tentait de gommer l’accent,
le journaliste s’écria, presque enjoué:
« - Et bien vous voyez, nous ne sommes pas les seuls à
aimer l’Histoire! »
S’adressant à Lauren, il lui dit d’un ton naturel:
« - Tu vois, chérie, j’avais raison... Le Professeur
Matthews est bien venu au château comme il l’avait prévu! »
Il expliqua au vendeur avec un sourire qu’il était loin d’éprouver:
« - Ma femme ne voulait pas me croire que notre vénéré
et octogénaire Professeur viendrait visiter le château.
- C’est vous qui
faites erreur, jeune homme! Le visiteur n’avait que
vingt-cinq ans. Il n’avait pas de cheveux blancs mais bruns.
Et il était nerveux et curieux... Bon, vous le prenez ou non ce
livre? » ajouta l’homme sur un ton bourru, changeant
soudainement de sujet.
- Mais bien sûr! »
rétorqua David, d’une voix suave.
Il hésita une seconde et demie.
« - Savez-vous où nous pourrions obtenir plus
d’informations sur ce château? »
L’employé leva les sourcils. Après un silence, il répliqua
aimablement, comme si la question lui faisait réellement
plaisir, heureux que des jeunes s’intéressent à son château.
« - Vous pouvez vous adresser à l’A.R.C.F., l’Association
pour la Restauration des Châteaux Forts. Son siège est à
Paris; voici son contact. Vous pourrez les questionner sur le château
d’Aubégnac. » acheva le vieil homme, radouci.
Il écrivit quelques lignes sur un papier et le tendit à Lauren.
« - Vous y rencontrerez peut-être l’autre touriste; je
lui ai donné également les coordonnées de l’A.R.C.F..
- Peut-être! Nous
pourrons échanger des idées sur les châteaux forts! »
s’exclama David, paraissant enchanté. « En tout cas,
nous vous remercions beaucoup pour votre grande amabilité. »
Le livre payé, ils serrèrent la main du vendeur et sortirent
de la boutique.
Eblouis par le soleil, Lauren et David restèrent un
instant sur le pas de la porte. Lorsque leurs yeux se furent
accoutumés à la luminosité extérieure, ils se dirigèrent,
par un chemin dallé, vers le pont-levis qu’ils empruntèrent
bientôt. Le Québécois poussa du pied une planche usée qui
traînait là. Il se retourna soudainement face à Lauren. La
fixant de ses yeux bruns, il dit d’une voix blanche:
« - Son visiteur était Stephen... Bien qu’il en ait
trente-deux... Pourquoi? » lâcha-t-il brusquement, comme
désespéré de ne pas comprendre pourquoi son ami avait disparu
sans raison précise.
Détournant le visage, il n’acheva pas sa phrase.
« - Nous saurons pourquoi Stephen a disparu ainsi. Il
existe obligatoirement un motif! Nous avons maintenant la
certitude qu’il est venu ici… Et Stephen détient la même
piste que nous: l’A.R.C.F.… Il a, en fait, seulement
quelques heures d’avance sur nous… »
Avec un sourire, la jeune femme enchaîna:
« - Viens, nous allons visiter notre château; il nous
apprendra peut-être des faits intéressants… Je n’ai pas vu
ses… entrailles depuis bien longtemps. »
Sans perdre de temps, Lauren entraîna David à l’intérieur
de la première salle. Ils commencèrent alors la visite.
Certaines pièces avaient été restaurées, des portes réparées,
des murs étayés. Quelques meubles, témoins du passé, étaient
exposés. Le couple parcourut, une à une, les salles ouvertes
au public, se fiant aux explications du guide acquis par David.
Il jeta un regard aux étages supérieurs visibles, mais vides.
Il se rendit ensuite vers les escaliers menant aux caves et
probablement aux souterrains. Après la découverte de plusieurs
pièces sombres, sans intérêt, il se retrouva dans la dernière
salle de ce niveau inférieur humide. L’environnement rendait
lugubre cette ancienne geôle. David balaya le rayon de sa lampe
autour d’eux. Dans le halo, quelque chose brilla. Le Québécois
regarda Lauren. Ils avancèrent jusqu’à l’endroit qui les
intriguait. Il s’agissait, en fait, d’une porte en métal,
à peine suffisamment large pour que deux personnes la
franchissent en même temps. Ce qui avait surtout scintillé
dans l’obscurité était la serrure: elle était neuve.
« - Regarde! »
La jeune femme désignait le verrou. Le mortier, coulé là pour
affermir le mur, était éraflé. Des miettes de ce ciment
recouvraient le sol sur une petite surface.
« - Un objet très encombrant a été transporté derrière
cette porte.
- Et quelqu’un a
visiblement tenté de forcer ce verrou neuf. » fit
remarquer Lauren, à son tour.
Elle frissonna.
« - Serait-ce Stephen? Et aurait-il été découvert?
- Ces hommes
l’auraient surpris… Mais Stephen a réussi à leur échapper,
ce qui peut expliquer pourquoi ils le recherchent avec tant de
vigueur. » essaya de raisonner David. Elevant
involontairement le ton, il laissa échapper:
« - Steph, dans quelle galère t’es-tu laissé
embarquer! »
Après un silence, Lauren reprit, inquiète:
« - Ne restons pas là! Nous devrions partir car si jamais
ils revenaient ici… Nous ne savons pas…
- C’est correct. »
Ils quittèrent la pièce immédiatement. Quelques
minutes plus tard, ils parvenaient, soulagés, à l’entrée du
château. Avec satisfaction, ils notèrent l’absence de
voiture. Ils commencèrent à descendre la colline pour
rejoindre la garrigue. Soudain, un bruit de moteur résonna. Un
véhicule montait en direction du sommet.
« - Cachons-nous derrière ces buissons. Nous verrons bien
de qui il s’agit! » chuchota David.
Il aida Lauren à atteindre le bas côté. Le grondement du
moteur était de plus en plus perceptible. La voiture allait
bientôt franchir le dernier virage avant de parvenir à leur
niveau. Le couple s’aplatit sur le sol. Le Canadien écarta
deux branches. Moins d’une seconde plus tard, le véhicule
passait devant eux. Il s’agissait d’un 4X4 dont le toit en
toile avait été ôté. Cela leur permit de reconnaître, sans
aucune ambiguïté possible, le conducteur et, seul passager: le
dénommé Roland.
« - Tiens, tiens. » marmonna David, entre ses dents.
- Les autres sont
peut-être en bas. » répondit Lauren, à voix basse.
- Nous n’avons
pas le choix! Redescendons. Nous avons quelques précieuses
minutes avant qu’il ne revienne… Mais soyons prudents… »
Ils entreprirent alors de poursuivre leur course jusqu’au pied
de la colline. Essoufflés, ils gagnèrent l’ultime tournant.
David pencha la tête: le site était désert.
« - Allons-y. De là-haut, les arbres les empêcheront de
nous apercevoir.
- Au lieu de nous
rendre directement à Aubégnac, téléphonons d’abord. Non
loin de là, il y a une cabine près du Relais des Routiers qui
se trouve juste à côté de la route nationale… Et ces
individus nous chercheront plutôt vers le village que par ici.
- Cela est juste. »
D’un pas rapide, les jeunes gens empruntèrent la
petite route, prêts à sauter dans le talus si une voiture
surgissait. Lauren reconnut intérieurement que le fait de connaître
parfaitement la région était un atout pour eux. Le soleil
brillait dans un ciel bleu parsemé de petits nuages. Sans être
inquiétés, ils parvinrent, sept cents mètres plus loin, au
croisement entre la route départementale et la nationale. Des véhicules
roulaient à vive allure dans les deux sens. Devant le relais
« Chez René », une grande bâtisse blanche au toit
de tuile, étaient garés trois camions et quatre voitures. Dans
la cabine téléphonique, Lauren composa le numéro de Marina. A
la huitième sonnerie, elle raccrocha. Son amie n’était pas
encore rentrée.
Sans une parole, la jeune femme s’assit sur un banc à
l’ombre. Debout, David, les mains dans les poches de son jean,
était pensif. Après un long silence, il prit la parole:
« - Je vais me rendre à Paris… A l’Association,
j’espère que j’aurai la chance d’obtenir des informations
intéressantes… De toute manière, Stephen est également en
possession de ce renseignement. Il est évident qu’il va
vouloir ou, a voulu, l’exploiter. Et c’est l’unique piste
qui puisse me permettre de le retrouver et de savoir ce qui se
passe… Je reste persuadé qu’il a quitté le cirque et Aubégnac
pour une bonne raison… Tant que Stephen ne m’aura pas révélé
lui-même la vérité sur ces événements, mon idée à son
propos demeurera la même… Steph a peut-être certains défauts
mais il est un homme honnête! »
Lauren avait écouté David parler. Quand il se tut, elle détourna
son regard. Au loin, elle apercevait le château et le clocher
de l’église d’Aubégnac. Elle réfléchit encore un
instant. Ses yeux se posèrent à nouveau sur son compagnon.
« -… Si tu n’y vois pas d’objection, je
t’accompagne… Il me reste aussi quelques jours de congés…
Et, ici, à Aubégnac, ma présence n’est vraiment pas très
sensée… à cause de mon erreur... Ces individus me reconnaîtraient
sans problème s’ils venaient à me rencontrer au village…
Et puis, je voudrais aussi en savoir plus, connaître la vérité
sur tout ce qui se passe… J’aimerais aider Stephen également…
Même si nous nous ne sommes jamais rencontrés… Par ailleurs,
j’habite à Paris. Nous aurons un logement… »
Elle leva la tête sur David. Touché par sa sincérité, il
sourit avec chaleur et la remercia. Sans vouloir s’attarder
sur la décision qu’ils venaient de prendre, ils retournèrent
à la cabine. Quelques instants plus tard, la jeune femme en
ressortait, munie de l’information désirée. Le prochain vol
pour Paris décollerait dans trois heures cinq. Une cinquantaine
de kilomètres les séparait toutefois de l’aéroport de Nice.
Le journaliste donna un léger coup de coude à Lauren. Il désignait
les camions garés devant le restaurant. Au même moment, l’un
des chauffeurs s’approchait de son véhicule. Aimablement, il
accéda à la requête du couple, d’autant plus qu’il se
rendait lui-même à Nice. Pendant le trajet, le Canadien parla
le plus souvent, évoquant ses précédents voyages en France et
en Europe.
Vers onze heures, le routier, arrangeant, les laissa
devant l’aérogare. David et Lauren achetèrent rapidement
leurs billets. Plus vite qu’ils ne l’espéraient, le
transfert vers l’avion s’opéra vite. A l’heure prévue,
l’appareil décolla enfin, les menant vers une nouvelle
destination: la capitale française. Le journaliste se tourna
vers la jeune femme.
« - J’espère que l’A.R.C.F. ne s’avérera pas une
piste infructueuse… Je voudrais déjà que nous soyons arrivés…
- Nous serons à
Paris sous peu. Sois patient!… En tout cas, nos autres pistes,
ce Vincent Bowden, la « Cana » étaient trop
minces… Une intuition me dit que nous ne repartirons pas de
l’Association en situation d’échec. Nous découvrirons bien
des renseignements intéressants… Peut-être même y
retrouverons-nous Stephen! Il est certain qu’il a quitté Aubégnac.
Il a dû se rendre à Paris… A moins qu’il ne soit retourné
à Montréal…
- Je ne le pense
pas! Stephen est aussi très curieux de nature. Sans aucun
doute, muni de l’adresse de cette Association, il a voulu en
savoir plus... Le contraire m’étonnerait beaucoup. »
L’homme bâilla subitement.
« - Je crois que je vais dormir un peu. Depuis mon départ
du Québec, j’ai trop peu sommeillé… »
Pendant qu’il se reposait, Lauren pensa aux événements
qu’elle vivait. Elle était sûre d’avoir pris une sage décision.
Retourner à Aubégnac était plus que risqué. Les individus
semblaient réellement déterminés à retrouver la trace de
Stephen et ils n’avaient pas hésité à malmener David le
matin même. Elle songea aux deux jeunes Canadiens. Ses propres
relations avec le journaliste avaient beaucoup évolué depuis
leur première rencontre la veille. Très rapidement, en
quelques heures, en fait, ils avaient lié connaissance. Leur âge
presque commun, le tutoiement utilisé par mégarde par David,
avaient aussi resserré leurs liens. D’un naturel ouvert tous
les deux, ils n’avaient eu aucun problème de communication et
de compréhension, devinant même parfois les pensées de
l’autre, comme s’ils se connaissaient depuis de longues années.
Les aventures vécues ensemble avaient également révélé
l’un à l’autre le véritable caractère et la personnalité
de chacun en un temps relativement court. Plongée dans ses pensées,
la jeune femme ne vit pas les minutes passer.
Elle réalisa bientôt que l’avion entamait sa descente vers
la piste. Avec douceur, elle réveilla son compagnon.
A quatorze heures vingt-cinq, l’appareil se posa à
Orly Ouest. Sans bagage en soute, le couple gagna un temps appréciable.
Une heure après son arrivée à Paris, il parvenait dans le
septième arrondissement, où se trouvait le siège de l’A.R.C.F..
(1) « Souper » = « Dîner »
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