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Curd demanda bientôt qui était intéressé pour
assister à leur réunion. Il s’agissait plutôt d’une mise
au point de leur expédition. Hélène et Carla déclinèrent
l’invitation, peu emballées par le côté technique. André
et Mark préférèrent poursuivre leur dialogue, remettant
au lendemain leur participation à ladite discussion. Le Canadien
sollicita seulement que Curd leur transmît un résumé de ce
qui aurait été dit. Pieter se leva. Accompagné de l’Allemand,
il se dirigea vers Nicolas. Jocelyne les rejoignit un peu précipitamment.
« - Je peux venir? Cela m’intéresse… »
Nicolas leva les yeux sur elle sans rien dire. Curd observa
Pieter qui approuva:
« - Bien sûr! Tous les membres étaient
conviés… Nous sommes ravis que vous vouliez participer à
notre... débat. »
L’Allemand posa sur ses genoux une feuille de papier blanc.
Rapidement, il traça quelques repères. Respectant une échelle,
il marqua d’un cercle l’endroit approximatif de
l’accident. Il inscrivit ensuite une croix plus petite où ils
pouvaient situer la clairière.
« - Nous devrions être ici. » indiqua-t-il.
- Nous avons peu
marché. » fit remarquer Pieter.
- Cela est vrai.
Mais n’oubliez pas que nous sommes partis relativement tard. Dès
demain, nous devrions accélérer notre rythme... Qu’en
pensez-vous? » dit Curd à l’adresse de Nicolas.
Le jeune Français examinait la carte dessinée. Le visage impénétrable,
il prit la parole d’une voix sans animosité, en dépit des
événements récents:
« - Nous devrions aussi partir chaque matin très tôt.
- Vers huit
heures? » suggéra Pieter.
Nicolas secoua la tête.
« - Non. Cela ne serait pas suffisant. Sept heures serait
l’idéal, même un peu avant... Nous pourrions marcher entre
sept et onze heures. Faire une halte et déjeuner... Puis
repartir vers quinze heures et nous arrêter, ensuite, vers
dix-huit heures.
- Vous pensez à
ces horaires en fonction du soleil? » questionna Jocelyne.
- Sous l’Equateur,
la chaleur est torride. Toutefois, elle est beaucoup plus
supportable jusqu’à onze heures environ et après quinze
heures... Si nous gardons ces horaires et que nous nous y
maintenons surtout, nous aurions un bon rythme de marche... Et
si la plus proche ville se situe à une centaine de kilomètres,
comme le croit Marquez, nous pourrions y parvenir dans une
huitaine de jours. » répondit Nicolas, songeur.
- Et les haltes
durant la journée? » interrogea Pieter, à son tour.
« Nous en ferons certainement!
- Je sais qu’il
est difficile de marcher de façon presque ininterrompue, sans
aucun entraînement. Pourtant, à mon avis, il vaudrait mieux
que les arrêts ne soient ni fréquents, ni longs. Cela
casserait le rythme… Mais ceci est mon opinion et je n’ai
pas à décider, n’est-ce pas? »
Gêné par le sous-entendu, Curd regarda Pieter. Ce dernier
grimaça et répliqua:
« - Je ne vais pas parler pour moi. Mais j’ai quelques
doutes sur les capacités physiques de certains participants. Et
aurons-nous la force, nous-mêmes, de soutenir ce rythme durant
plusieurs jours?
- Nous ne sommes
pas en promenade et je croyais que vous vouliez tous parvenir à
une ville le plus tôt possible! »
A ces paroles, Curd retrouva ce ton froid. Qui était donc cet
homme? Un meurtrier ou un homme victime d’une injustice?
Quelques secondes auparavant, il avait parlé sans retenue, dévoilant
ses idées. L’instant d’après, il se refermait sur lui. La
remarque qu’il avait émise était claire. Il savait que les
membres, du moins une majorité, n’appréciaient pas sa venue.
Ils verraient d’autant plus mal qu’il décidât seul de la
conduite à tenir pour mener à bien l’expédition. Désirant
détendre l’atmosphère, l’Allemand plaisanta:
« - Oh, nous sommes tous solides. Le Commandant Marquez et
les autres passagers seront surpris de nos exploits quand nous
reviendrons les chercher dans une semaine…
- En attendant les
joies des retrouvailles, si nous allions nous coucher?… Il est
tard. » souligna Pieter.
Ils revinrent près de leurs compagnons. Pendant la
conversation, ces derniers avaient préparé des couvertures, le
froid s’emparant aussi de la jungle durant la nuit. Comme
promis, Curd fit un bref résumé de ce qui avait été dit.
Personne ne broncha en l’écoutant.
« - Walder, il serait plus judicieux d’allumer un petit
feu. Il permettra en partie d’éloigner certains animaux du
camp. » dit Nicolas.
- On craint les bêtes
féroces maintenant? Quel manque de courage! » rétorqua
André, railleur.
A ces paroles, Nicolas continua cependant d’arranger sa
couverture. Seules, ses lèvres serrées révélaient sa colère.
Pourtant, il resta silencieux.
« - Ce n’est pas possible. On n’ose même pas…
- Pieter, vous
venez m’aider? Nous allons allumer un feu. Ici, les animaux
agissent à l’inverse de nous ou c’est nous qui agissons à
l’inverse. Ils dorment durant la journée et sont éveillés
la nuit. Cela serait moins difficile si nous avions adopté le même
rythme de vie qu’eux, n’est-ce pas? » souleva Mark
avec un grand sourire.
- Pas de problème.
Si vous avez une allumette et du bois sec… Je ne souhaite pas
brûler cette belle jungle si accueillante. » répondit
Pieter sur le même ton de plaisanterie.
Toutefois, Jocelyne vit les deux hommes pousser un soupir de
soulagement. Mark avait utilisé cette comédie sur les mœurs
des animaux pour apaiser l’atmosphère. Comprenant son but,
Pieter avait renchéri immédiatement. Les remerciant d’un
regard, Curd prit la parole:
« - Pour éviter tout danger d’approche, quelqu’un
veillera cette nuit. Nous organiserons un tour.
- Le mieux serait
de dormir là-haut. » suggéra le Canadien en désignant
les arbres. « Mais, sans matériel, il n’en est pas
question.
- Cela serait trop
dangereux, en effet. Vous, Pieter, vous prendrez le deuxième
tour de garde. André et Mark nous relaieront ensuite.
- Nous pourrions
veiller également. » proposa Jocelyne.
- Je ne doute pas
de vos capacités physiques mais je suis dans l’obligation de
refuser. Nous sommes présents. Cette garde est à notre charge. »
dit Curd, très sérieux.
- Et puis, nous ne
sommes pas fatigués. » reprit Mark. Il ajouta en
baillant: « Enfin presque. »
Jocelyne s’allongea. Elle avait émis son souhait mais le résultat
était celui auquel elle s’était attendue. Derrière la
galanterie, se cachait aussi une certaine misogynie,
médita-t-elle. Pourquoi n’aurait-elle pas pu veiller comme ses
compagnons? Hélène, Carla et elle-même en étaient toutes
aussi capables…
Sans se douter de ses pensées, Curd s’apprêtait pour la nuit. Outre les femmes présentes, il avait
volontairement omis de citer un membre, connaissant à
l’avance tous les problèmes que cela aurait suscité. Et, à
son vif soulagement, nul n’avait fait de remarques. Regardant
ses compagnons glisser dans le sommeil, il songea à la journée
qui venait de s’écouler: l’attente dans l’aéroport,
l’accident, la peur et l’angoisse qui s’étaient installées,
leur départ pour une expédition dont l’issue était aléatoire.
Il savait qu’elle comprenait des risques mais n’ignorait pas
qu’elle pouvait leur permettre de parvenir à un site civilisé.
Curd observa les différents membres. Tous dormaient
paisiblement à l’exception d’un seul. Les yeux grands
ouverts, Nicolas était resté éveillé. Comme Jocelyne, l’Allemand
se questionna à son sujet. Qui était-il? Qui avait-il tué
bien qu’il affirmât le contraire? Que faisait-il au Pérou
avant sa condamnation et, auparavant, en France? Sa personnalité
l’intriguait. Cultivé, un vocabulaire parfait, une deuxième
langue à son actif, il n’avait rien en commun avec un voyou.
Curd était sûr que s’il avait rencontré Nicolas dans un aéroport
quelconque, sans menottes, il l’aurait plutôt pris pour un
homme d’affaires. En présence de faits contradictoires, cette
apparence innocente et cette condamnation sans appel, Curd était
perdu dans ses réflexions.
La jungle s’éveilla. Des singes jacassèrent. Dans les
feuillages touffus, le froissement des ailes d’un oiseau était
perceptible. Un peu partout, des insectes bourdonnaient, de la
modeste mouche au moustique furieux. Divers animaux marchaient
dans les sous-bois. Mais aucun félin ne n’aventura près du camp
où les quatre hommes, à tour de rôle, veillèrent durant la nuit.
Au petit matin, Jocelyne ouvrit les yeux. Un instant
déconcertée par tant de verdure, le drame de la veille lui
revint en mémoire. Elle s’accouda et aperçut Mark qui avait pris
les dernières heures de garde. Il lui adressa un petit signe
amical en guise de salut. La couverture sur ses épaules, la jeune femme s’approcha de lui.
« - Bien dormi? » lui demanda-t-il.
- L’hôtelier
devrait veiller à l’épaisseur du matelas… Et vous, depuis quelle
heure veillez-vous?
- Trois heures et
demie. J’ai pris la relève de André, comme prévu. Je ne me suis
même pas ennuyé. A la lueur des flammes, j’ai réussi à noter des
idées suite à mon voyage aux Galapagos. Cela était
passionnant! » chuchota Mark.
Jocelyne esquissa un sourire. Elle se retourna en entendant du
bruit. Hélène vint vers eux. Elle proposa d’abord au Canadien de
se reposer un peu avant le repas. Elle se tourna ensuite vers sa
compatriote.
« - Il ne reste presque rien à manger. Nous devrons aller
chercher des fruits aujourd’hui et, pour ce matin même, mais...
aussi... enfin… »
Elle tergiversait dans la formulation de ses propos. Jocelyne
vit son regard se poser sur Nicolas qui dormait toujours.
Brusquement, elle réalisa ce que Hélène lui demandait parce
qu’elle n’osait pas elle-même le faire. D’emblée, la jeune femme
répondit:
« - Je vais lui en parler. »
Elle se dirigea vers le prisonnier. Mais, près de lui, elle
hésita sur la manière de le réveiller. Finalement, elle mit la
main sur son épaule. Aussitôt, Nicolas ouvrit les yeux.
« - Bonjour… Il reste peu de nourriture. Si vous pouviez…
- J’ai compris. »
interrompit-il en se levant.
Hélène s’approcha et lui tendit un sac. En silence, le Français
le prit. Il s’éloigna immédiatement. Jocelyne fut indécise un
instant. Maintenant totalement réveillée, elle avait envie de
marcher. Intérieurement, elle reconnaissait aussi son autre
raison de vouloir se dégourdir les jambes.
« - Je peux venir?
- Si vous
voulez… »
Le ton de sa voix était posé. La froideur de son visage avait
disparu. L’homme lui paraissait plus accessible, plus humain,
avec des traits tirés. Ils marchèrent quelques minutes,
poursuivant le chemin. Soudain, Nicolas s’arrêta; des fruits
jonchaient le sol. Il les examina et en glissa quelques-uns dans
le sac.
« - Qu’est-ce que c’est?
- Des durians. Ce…
ce sont des fruits comestibles que nous trouverons facilement
ici. »
Sceptique quant à l’obtention d’une réponse, Jocelyne souleva:
« - Comment… Comment savez-vous tout cela exactement? »
Nicolas cueillit d’autres fruits.
« - Lors de mon premier séjour à Lima, j’ai profité d’une
excursion pour visiter un peu la jungle. Le guide et moi, nous
sommes devenus des amis. Ensuite, lorsque je suis revenu au
Pérou, il m’a emmené pour des visites… privées… Il m’a appris…
beaucoup… sur ce monde particulier. Il m’a appris aussi à
reconnaître quelques fruits comestibles que nous mangions durant
nos promenades… Tout cela était… avant… »
Il n’en dit pas plus mais la jeune femme comprit. Respectant son
silence, elle ne poursuivit pas le dialogue. Nicolas était
devenu soudain plus préoccupé. Toutefois, dès qu’il voyait un
fruit, il reportait son attention sur sa mission première. Ils
continuèrent la cueillette durant encore une dizaine de minutes.
Quand son compagnon considéra que le sac était suffisamment
rempli, ils rentrèrent au camp.
En l’absence des jeunes gens, les autres membres
s’étaient levés et préparés. A nouveau, ils s’assirent en
cercle. Prenant exemple sur Nicolas, ils dégustèrent leurs
fruits. Ils parlèrent à peine, Ils pensaient à leur famille, à
leurs amis. Ils s’inquiétaient, en fait, beaucoup plus à eux qu’à leur
propre angoisse.
Vers sept heures trente, ils entamèrent leur première
journée de marche dans la jungle. Se frayant un chemin parmi les
herbes et les arbustes, Nicolas avançait en tête. Avec la
hachette, il coupait les branches gênantes pour faciliter
l’accès à ses compagnons. Derrière lui, Curd et Jocelyne
suivaient. Carla, Pieter, Hélène, Mark et André venaient
ensuite. Peu à peu, les conversations naquirent sous l’impulsion
de certains membres. Mark et André commencèrent à discuter de
l’indépendance souhaitée du Québec; Pieter, Hélène et Carla de
Lima et du Pérou en général. Curd et Nicolas étaient silencieux.
Jocelyne songeait à sa famille. Elle aurait voulu leur faire
part qu’elle avait survécu à l’accident. Cependant, elle était
consciente que cela relevait de l’utopie. Ils n’avaient aucun
moyen pour joindre le reste du monde. Pour se redonner un
courage qu’elle sentait disparaître, la jeune femme pensa à
d’autres sujets, à ses précédents voyages, aux personnes qu’elle
avait ainsi connues. Quand elle regarda sa montre plus tard,
deux heures trente avaient passé. Après ces quelques kilomètres
parcourus, les discussions avaient cessé. Les membres de
l’expédition préféraient se concentrer sur leur marche, porter
leur attention aux endroits où ils mettaient le pied. Ils
marchaient les uns derrière les autres, butaient parfois contre
des racines. A l’exception de Carla, ils regrettaient, en un
sens, de ne pas pouvoir consacrer du temps à l’exploration de
cette jungle.
Il était près de onze heures lorsqu’ils s’arrêtèrent.
Pour leur permettre de s’installer avec plus d’aisance, Nicolas
coupa quelques branches. Avec soulagement, ils posèrent tous
leur sac à terre. André soupira:
« - Je suis exténué! Si, au moins, nous connaissions aussi le
résultat de notre expédition!
- Ne soyez pas si
pessimiste! Nous parviendrons à notre but. Je ne comprends pas
pourquoi vous montrez autant… »
Mark s’interrompit, le regard fixe. Inquiet, Curd demanda
aussitôt:
« - Que se passe-t-il?
- Je dois vous
laisser. Il y a sur cette feuille un Euphaedra Eleus et je ne
voudrais surtout pas le rater! »
Le Canadien fouilla dans son sac. Lentement, il s’approcha du
papillon qui, heureusement, n’avait pas remarqué l’attention
qu’il suscitait. Le chercheur décrivit l’insecte sur un petit
carnet. Les autres participants sourirent devant son attitude.
Même dans la jungle, Mark Roberts n’oubliait un seul instant son
métier qui demeurait, surtout, avant tout sa passion.
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