PRISONNIERS DE LENFER VERT

 

Chapitre 3

 

                  Curd demanda bientôt qui était intéressé pour assister à leur réunion. Il s’agissait plutôt d’une mise au point de leur expédition. Hélène et Carla déclinèrent l’invitation, peu emballées par le côté technique. André et Mark préférèrent poursuivre leur dialogue, remettant au lendemain leur participation à ladite discussion. Le Canadien sollicita seulement que Curd leur transmît un résumé de ce qui aurait été dit. Pieter se leva. Accompagné de l’Allemand, il se dirigea vers Nicolas. Jocelyne les rejoignit un peu précipitamment.
« - Je peux venir? Cela m’intéresse… »
Nicolas leva les yeux sur elle sans rien dire. Curd observa Pieter qui approuva:
« - Bien sûr! Tous les membres étaient conviés… Nous sommes ravis que vous vouliez participer à notre... débat. »
L’Allemand posa sur ses genoux une feuille de papier blanc. Rapidement, il traça quelques repères. Respectant une échelle, il marqua d’un cercle l’endroit approximatif de l’accident. Il inscrivit ensuite une croix plus petite où ils pouvaient situer la clairière.
« - Nous devrions être ici. » indiqua-t-il.
  - Nous avons peu marché. » fit remarquer Pieter.
  - Cela est vrai. Mais n’oubliez pas que nous sommes partis relativement tard. Dès demain, nous devrions accélérer notre rythme... Qu’en pensez-vous? » dit Curd à l’adresse de Nicolas.
Le jeune Français examinait la carte dessinée. Le visage impénétrable, il prit la parole d’une voix sans animosité, en dépit des événements récents:
« - Nous devrions aussi partir chaque matin très tôt.
  - Vers huit heures? » suggéra Pieter.
Nicolas secoua la tête.
« - Non. Cela ne serait pas suffisant. Sept heures serait l’idéal, même un peu avant... Nous pourrions marcher entre sept et onze heures. Faire une halte et déjeuner... Puis repartir vers quinze heures et nous arrêter, ensuite, vers dix-huit heures.
  - Vous pensez à ces horaires en fonction du soleil? » questionna Jocelyne.
  - Sous l’Equateur, la chaleur est torride. Toutefois, elle est beaucoup plus supportable jusqu’à onze heures environ et après quinze heures... Si nous gardons ces horaires et que nous nous y maintenons surtout, nous aurions un bon rythme de marche... Et si la plus proche ville se situe à une centaine de kilomètres, comme le croit Marquez, nous pourrions y parvenir dans une huitaine de jours. » répondit Nicolas, songeur.
  - Et les haltes durant la journée? » interrogea Pieter, à son tour. « Nous en ferons certainement!
  - Je sais qu’il est difficile de marcher de façon presque ininterrompue, sans aucun entraînement. Pourtant, à mon avis, il vaudrait mieux que les arrêts ne soient ni fréquents, ni longs. Cela casserait le rythme… Mais ceci est mon opinion et je n’ai pas à décider, n’est-ce pas? »
Gêné par le sous-entendu, Curd regarda Pieter. Ce dernier grimaça et répliqua:
« - Je ne vais pas parler pour moi. Mais j’ai quelques doutes sur les capacités physiques de certains participants. Et aurons-nous la force, nous-mêmes, de soutenir ce rythme durant plusieurs jours?
  - Nous ne sommes pas en promenade et je croyais que vous vouliez tous parvenir à une ville le plus tôt possible! »
A ces paroles, Curd retrouva ce ton froid. Qui était donc cet homme? Un meurtrier ou un homme victime d’une injustice? Quelques secondes auparavant, il avait parlé sans retenue, dévoilant ses idées. L’instant d’après, il se refermait sur lui. La remarque qu’il avait émise était claire. Il savait que les membres, du moins une majorité, n’appréciaient pas sa venue. Ils verraient d’autant plus mal qu’il décidât seul de la conduite à tenir pour mener à bien l’expédition. Désirant détendre l’atmosphère, l’Allemand plaisanta:
« - Oh, nous sommes tous solides. Le Commandant Marquez et les autres passagers seront surpris de nos exploits quand nous reviendrons les chercher dans une semaine…
  - En attendant les joies des retrouvailles, si nous allions nous coucher?… Il est tard. » souligna Pieter.
                   Ils revinrent près de leurs compagnons. Pendant la conversation, ces derniers avaient préparé des couvertures, le froid s’emparant aussi de la jungle durant la nuit. Comme promis, Curd fit un bref résumé de ce qui avait été dit. Personne ne broncha en l’écoutant.
« - Walder, il serait plus judicieux d’allumer un petit feu. Il permettra en partie d’éloigner certains animaux du camp. » dit Nicolas.
  - On craint les bêtes féroces maintenant? Quel manque de courage! » rétorqua André, railleur.
A ces paroles, Nicolas continua cependant d’arranger sa couverture. Seules, ses lèvres serrées révélaient sa colère. Pourtant, il resta silencieux.
« - Ce n’est pas possible. On n’ose même pas…
  - Pieter, vous venez m’aider? Nous allons allumer un feu. Ici, les animaux agissent à l’inverse de nous ou c’est nous qui agissons à l’inverse. Ils dorment durant la journée et sont éveillés la nuit. Cela serait moins difficile si nous avions adopté le même rythme de vie qu’eux, n’est-ce pas? » souleva Mark avec un grand sourire.
  - Pas de problème. Si vous avez une allumette et du bois sec… Je ne souhaite pas brûler cette belle jungle si accueillante. » répondit Pieter sur le même ton de plaisanterie.
Toutefois, Jocelyne vit les deux hommes pousser un soupir de soulagement. Mark avait utilisé cette comédie sur les mœurs des animaux pour apaiser l’atmosphère. Comprenant son but, Pieter avait renchéri immédiatement. Les remerciant d’un regard, Curd prit la parole:
« - Pour éviter tout danger d’approche, quelqu’un veillera cette nuit. Nous organiserons un tour.
  - Le mieux serait de dormir là-haut. » suggéra le Canadien en désignant les arbres. « Mais, sans matériel, il n’en est pas question.
  - Cela serait trop dangereux, en effet. Vous, Pieter, vous prendrez le deuxième tour de garde. André et Mark nous relaieront ensuite.
  - Nous pourrions veiller également. » proposa Jocelyne.
  - Je ne doute pas de vos capacités physiques mais je suis dans l’obligation de refuser. Nous sommes présents. Cette garde est à notre charge. » dit Curd, très sérieux.
  - Et puis, nous ne sommes pas fatigués. » reprit Mark. Il ajouta en baillant: « Enfin presque. »
Jocelyne s’allongea. Elle avait émis son souhait mais le résultat était celui auquel elle s’était attendue. Derrière la galanterie, se cachait aussi une certaine misogynie, médita-t-elle. Pourquoi n’aurait-elle pas pu veiller comme ses compagnons? Hélène, Carla et elle-même en étaient toutes aussi capables…
Sans se douter de ses pensées, Curd s’apprêtait pour la nuit. Outre les femmes présentes, il avait volontairement omis de citer un membre, connaissant à l’avance tous les problèmes que cela aurait suscité. Et, à son vif soulagement, nul n’avait fait de remarques. Regardant ses compagnons glisser dans le sommeil, il songea à la journée qui venait de s’écouler: l’attente dans l’aéroport, l’accident, la peur et l’angoisse qui s’étaient installées, leur départ pour une expédition dont l’issue était aléatoire. Il savait qu’elle comprenait des risques mais n’ignorait pas qu’elle pouvait leur permettre de parvenir à un site civilisé. Curd observa les différents membres. Tous dormaient paisiblement à l’exception d’un seul. Les yeux grands ouverts, Nicolas était resté éveillé. Comme Jocelyne, l’Allemand se questionna à son sujet. Qui était-il? Qui avait-il tué bien qu’il affirmât le contraire? Que faisait-il au Pérou avant sa condamnation et, auparavant, en France? Sa personnalité l’intriguait. Cultivé, un vocabulaire parfait, une deuxième langue à son actif, il n’avait rien en commun avec un voyou. Curd était sûr que s’il avait rencontré Nicolas dans un aéroport quelconque, sans menottes, il l’aurait plutôt pris pour un homme d’affaires. En présence de faits contradictoires, cette apparence innocente et cette condamnation sans appel, Curd était perdu dans ses réflexions.
                   La jungle s’éveilla. Des singes jacassèrent. Dans les feuillages touffus, le froissement des ailes d’un oiseau était perceptible. Un peu partout, des insectes bourdonnaient, de la modeste mouche au moustique furieux. Divers animaux marchaient dans les sous-bois. Mais aucun félin ne n’aventura près du camp où les quatre hommes, à tour de rôle, veillèrent durant la nuit.
                   Au petit matin, Jocelyne ouvrit les yeux. Un instant déconcertée par tant de verdure, le drame de la veille lui revint en mémoire. Elle s’accouda et aperçut Mark qui avait pris les dernières heures de garde. Il lui adressa un petit signe amical en guise de salut.
La couverture sur ses épaules, la jeune femme s’approcha de lui.
« - Bien dormi? » lui demanda-t-il.
  - L’hôtelier devrait veiller à l’épaisseur du matelas… Et vous, depuis quelle heure veillez-vous?
  - Trois heures et demie. J’ai pris la relève de André, comme prévu. Je ne me suis même pas ennuyé. A la lueur des flammes, j’ai réussi à noter des idées suite à mon voyage aux Galapagos. Cela était passionnant! » chuchota Mark.
Jocelyne esquissa un sourire. Elle se retourna en entendant du bruit. Hélène vint vers eux. Elle proposa d’abord au Canadien de se reposer un peu avant le repas. Elle se tourna ensuite vers sa compatriote.
« - Il ne reste presque rien à manger. Nous devrons aller chercher des fruits aujourd’hui et, pour ce matin même, mais... aussi... enfin… »
Elle tergiversait dans la formulation de ses propos. Jocelyne vit son regard se poser sur Nicolas qui dormait toujours. Brusquement, elle réalisa ce que Hélène lui demandait parce qu’elle n’osait pas elle-même le faire. D’emblée, la jeune femme répondit:
« - Je vais lui en parler. »
Elle se dirigea vers le prisonnier. Mais, près de lui, elle hésita sur la manière de le réveiller. Finalement, elle mit la main sur son épaule. Aussitôt, Nicolas ouvrit les yeux.
« - Bonjour… Il reste peu de nourriture. Si vous pouviez…
  - J’ai compris. » interrompit-il en se levant.
Hélène s’approcha et lui tendit un sac. En silence, le Français le prit. Il s’éloigna immédiatement. Jocelyne fut indécise un instant. Maintenant totalement réveillée, elle avait envie de marcher. Intérieurement, elle reconnaissait aussi son autre raison de vouloir se dégourdir les jambes.
« - Je peux venir?
  - Si vous voulez… »
Le ton de sa voix était posé. La froideur de son visage avait disparu. L’homme lui paraissait plus accessible, plus humain, avec des traits tirés. Ils marchèrent quelques minutes, poursuivant le chemin. Soudain, Nicolas s’arrêta; des fruits jonchaient le sol. Il les examina et en glissa quelques-uns dans le sac.
« - Qu
est-ce que cest?
  - Des durians. Ce… ce sont des fruits comestibles que nous trouverons facilement
ici. »
Sceptique quant à l
obtention dune réponse, Jocelyne souleva:
« - Comment… Comment savez-vous tout cela exactement? »
Nicolas cueillit d’autres fruits.
« - Lors de mon premier séjour à Lima, j’ai profité d’une excursion pour visiter un peu la jungle. Le guide et moi, nous sommes devenus des amis. Ensuite, lorsque je suis revenu au Pérou, il m’a emmené pour des visites… privées… Il m’a appris… beaucoup… sur ce monde particulier. Il m’a appris aussi à reconnaître quelques fruits comestibles que nous mangions durant nos promenades… Tout cela était… avant… »
Il n’en dit pas plus mais la jeune femme comprit. Respectant son silence, elle ne poursuivit pas le dialogue. Nicolas était devenu soudain plus préoccupé. Toutefois, dès qu’il voyait un fruit, il reportait son attention sur sa mission première. Ils continuèrent la cueillette durant encore une dizaine de minutes. Quand son compagnon considéra que le sac était suffisamment rempli, ils rentrèrent au camp.
                   En l’absence des jeunes gens, les autres membres s’étaient levés et préparés. A nouveau, ils s’assirent en cercle. Prenant exemple sur Nicolas, ils dégustèrent leurs fruits. Ils parlèrent à peine, Ils pensaient à leur famille, à leurs amis. Ils s
inquiétaient, en fait, beaucoup plus à eux qu’à leur propre angoisse.
                   Vers sept heures trente, ils entamèrent leur première journée de marche dans la jungle. Se frayant un chemin parmi les herbes et les arbustes, Nicolas avançait en tête. Avec la hachette, il coupait les branches gênantes pour faciliter l’accès à ses compagnons. Derrière lui, Curd et Jocelyne suivaient. Carla, Pieter, Hélène, Mark et André venaient ensuite. Peu à peu, les conversations naquirent sous l’impulsion de certains membres. Mark et André commencèrent à discuter de l’indépendance souhaitée du Québec; Pieter, Hélène et Carla de Lima et du Pérou en général. Curd et Nicolas étaient silencieux. Jocelyne songeait à sa famille. Elle aurait voulu leur faire part qu’elle avait survécu à l’accident. Cependant, elle était consciente que cela relevait de l’utopie. Ils n’avaient aucun moyen pour joindre le reste du monde. Pour se redonner un courage qu’elle sentait disparaître, la jeune femme pensa à d’autres sujets, à ses précédents voyages, aux personnes qu’elle avait ainsi connues. Quand elle regarda sa montre plus tard, deux heures trente avaient passé. Après ces quelques kilomètres parcourus, les discussions avaient cessé. Les membres de l’expédition préféraient se concentrer sur leur marche, porter leur attention aux endroits où ils mettaient le pied. Ils marchaient les uns derrière les autres, butaient parfois contre des racines. A l’exception de Carla, ils regrettaient, en un sens, de ne pas pouvoir consacrer du temps à l’exploration de cette jungle.
                   Il était près de onze heures lorsqu’ils s’arrêtèrent. Pour leur permettre de s’installer avec plus d’aisance, Nicolas coupa quelques branches. Avec soulagement, ils posèrent tous leur sac à terre. André soupira:
« - Je suis exténué! Si, au moins, nous connaissions aussi le résultat de notre expédition!
  - Ne soyez pas si pessimiste! Nous parviendrons à notre but. Je ne comprends pas pourquoi vous montrez autant… »
Mark s’interrompit, le regard fixe. Inquiet, Curd demanda aussitôt:
« - Que se passe-t-il?
  - Je dois vous laisser. Il y a sur cette feuille un Euphaedra Eleus et je ne voudrais surtout pas le rater! »
Le Canadien fouilla dans son sac. Lentement, il s’approcha du papillon qui, heureusement, n’avait pas remarqué l’attention qu’il suscitait. Le chercheur décrivit l’insecte sur un petit carnet. Les autres participants sourirent devant son attitude. Même dans la jungle, Mark Roberts n’oubliait un seul instant son métier qui demeurait, surtout, avant tout sa passion.
 

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