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En disparaissant du champ de vision, les huit membres de
l’expédition eurent soudain conscience que leur marche débutait
réellement. Nul ne pouvait alors savoir quelle en serait
l’issue. Pour l’instant, aucun ne parlait. Ils découvraient
ce monde dont ils avaient tant entendu parler : monde magique,
monde effrayant à la fois, monde aux dimensions
extraordinaires. De temps à autre, un rayon de soleil était
visible. Il était parvenu à transpercer au travers des plus
hauts arbres, une sorte de route de cent quatorze mètres. Les
troncs des arbres étaient recouverts de lianes, de plantes
grimpantes. A hauteur d’homme, c’était un environnement de
fleurs, d’arbustes, une végétation variée. Dans cette
diversité, un silence régnait, un silence qu’un oiseau décidait
parfois de rompre. Dans ce calme, cette étrangeté, huit
personnes avançaient. Chacun savait que les journées, les
nuits, la marche en elle-même seraient difficiles. Mais tous
voulaient vaincre et apprendre, de ce fait, leurs propres
capacités. Au cours de cette expédition, ils allaient non
seulement connaître leurs compagnons de voyage, mais surtout se
découvrir eux-mêmes, leur vraie personnalité et leur caractère.
Une voix s’éleva, celle du photographe:
« - Si j’avais su qu’il viendrait quand même, jamais
je n’aurais accepté de venir. »
Tous comprirent qu’il parlait du prisonnier. Sa remarque était
stupide et déplacée, songea Jocelyne. N’avait-il pas eu le
choix jusqu’au dernier moment de venir ou non? De plus, nul ne
l’avait contraint dans cette démarche. Personne dans le petit
groupe ne rétorqua. Après un silence de courte durée,
l’homme blond qui marchait derrière Jocelyne prit la parole
en espagnol:
« - Je pense que nous pourrions nous présenter. Nous
allons vivre ensemble quelques jours… »
Ils s’arrêtèrent tous. Le passager qui venait de parler se
présenta le premier:
« - Pieter Van Malden… Des Pays-Bas.
- Hélène
Cartier, de Paris.
- Jocelyne
Kervellec, de Paris également.
- Carla Paria
y
Montana… Je retournais dans mon pays: le Vénézuéla.
- André Viager.
Je suis Français. » dit l’homme à l’appareil
photographique. « Il semblerait d’ailleurs que nous
soyons en majorité. Cela n’est pas surprenant vu la
destination finale de notre avion. »
Le voyageur qui fermait la marche rétorqua en français:
« - Quant à moi, je me nomme Mark Roberts… Je viens de
Toronto, au Canada… Je suis scientifique.
- Dans
quel domaine? » questionna Pieter Van Malden.
- La recherche sur
les animaux. J’étais aux Galapagos pour vérifier une théorie.
Mais j’ai eu l’idée de prendre mon avion à Lima pour
rentrer au Canada... Et me voici dans ce magnifique Enfer
Vert… »
Il regarda brièvement autour de lui avant de se
tourner vers le dénommé Walder.
« - Et vous, le Commandant Marquez semble bien vous connaître…
- Oui, parce que
j’ai effectué de nombreux voyages vers Sao Paulo, au Brésil.
Jaime Marquez pilotait l’avion et j’avais été invité dans
la cabine… Mon nom est Curd Walder.
- Bon, puisque
nous avons fini les présentations, nous pourrions repartir. Si
nous nous arrêtons sans cesse, nous aurons besoin d’un mois
entier. » bougonna André Viager.
Chacun reprit alors son sac et ils poursuivirent leur marche.
Jocelyne avança à son tour, en troisième position.
D’une manière un peu superficielle, elle venait de faire plus
ample connaissance avec ses compagnons de voyage. Mais pas tous
ses compagnons, contrairement à ce qu’avait prétendu le
photographe. Personne n’avait demandé son identité au détenu.
La jeune femme s’était apprêtée à l’interroger mais, au
dernier moment, s’était ravisée, par une timidité
inattendue. Derrière elle, marchaient donc Pieter, Hélène,
Carla puis venaient André et Mark qui discutaient de leurs
chances de réussite. En tête de l’expédition, comme depuis
le début, le prisonnier tranchait les branches gênantes bien
que ses poignets étaient toujours maintenus par les menottes.
Curd Walder ressentit soudain une envie qui émanait de la
curiosité de parler avec lui. Ne sachant comment engager la
conversation, il interrogea en espagnol:
« - Et vous, quel est votre nom? »
Le détenu tourna la tête vers Curd. Celui-ci nota, sur son
visage, une froideur.
« - Mannier… Nicolas Mannier...
- Vous êtes Français? »
L’homme acquiesça et se tut aussitôt. Curd n’insista pas,
remettant à plus tard une discussion. Derrière eux, Jocelyne
avait perçu le dialogue. Ainsi, le prisonnier était Français.
Les questions que la jeune femme se posait dans l’avion lui
revinrent en mémoire. Pourquoi avait-il été condamné au Pérou?
Inquiète, elle se douta que ces interrogations ne tarderaient
pas à être exposées par l’un de ses compagnons de voyage.
Vers dix-neuf heures, la jungle commença à se réveiller.
La luminosité baissait. Excepté Mark et André qui
poursuivaient leur conversation, le silence planait au-dessus du
petit groupe. Autour d’eux, il disparaissait, peu à peu, pour
faire place aux jacasseries du singe, à la mélodie des
oiseaux, aux froissements des feuilles dus aux quadrupèdes.
« - Arrêtons-nous là pour cette nuit. » suggéra
Pieter en français.
Ils venaient de déboucher sur une petite clairière. Chacun
accueillit sa proposition avec chaleur; ils aspiraient tous à
se reposer.
« - Je donnerais n’importe quoi pour prendre une bonne
douche froide! » s’exclama Mark.
- Il faudra vous
en passer aujourd’hui et, même demain. » rétorqua le
blond Néerlandais en souriant.
Hélène posa son sac sur un autre, en cuir épais. Aussitôt,
André, déjà assis, s’écria, furieux:
« - Oh, attention à mes diapos! Vous ne pouvez vraiment
pas prêter attention, voyons! »
Piquée par la curiosité, Carla interrogea:
« - Vous êtes photographe professionnel? »
André exprima, cette fois, un large sourire, heureux
d’attirer les intérêts sur lui.
« - Oui. Et j’ai pris ces photos, développées en
diapos, pour un prochain reportage. Aussi, elles sont uniques et
les retombées seront très importantes. Ces photos sont
exceptionnelles et… très précieuses…
- Nos vies le sont
encore plus. » répliqua Nicolas, parlant pour la première
fois en français.
L’atmosphère changea brusquement à cette remarque. Conscient
d’une probable discussion orageuse, Curd entraîna Nicolas
vers un coin de la clairière.
« - Que voulez-vous?
- Oh… simplement
ceci. Je pense que vous n’y verrez aucun inconvénient. »
dit Curd, avec mystère.
De son portefeuille, il en retira une petite clé. Peu après,
il rangeait les menottes dans un sac.
« - Merci.
- Ce n’est pas
moi. Mais le Commandant Marquez… Il m’a donné la clé avant
notre départ pour que je vous enlève cet engin. » répliqua
Curd.
Gêné, il continua:
« - Mais vous n’êtes pas libre tout de même… Je veux
dire…
- J’ai
compris… Avec ou sans, je suis toujours un prisonnier…
Exact? » riposta Nicolas, sans aucun ménagement.
Curd hocha du menton. Décidément, l’estime que
lui portait Jaime Marquez avait des revers. Autant prendre en
quelque sorte la tête des opérations pour mener à bien
l’expédition ne le dérangeait guère, autant veiller sur un
détenu le contrariait. Pourtant, il se doutait que les
complications viendraient aussi bien du côté du prisonnier que
des autres membres de l’expédition. Certains, enfin un
participant, avaient déjà exprimé clairement leur opinion.
« - Regardez! Le voilà libre… Je me demande pourquoi
Walder lui a ôté ses menottes. La justice l’a condamné; il
doit les garder. Il est dangereux... Et il se retrouve libre parce
que notre avion s’est écrasé… Cela est injuste…
- Il n’est pas
libre pour autant. » souligna Mark.
- Il n’en est
vraiment pas loin. Je suis sûr que c’est de sa faute si nous
sommes dans cette situation… Il nous a porté malheur… »
continua Carla sur sa lancée.
Instinctivement, Jocelyne regarda Nicolas, certaine qu’il
avait entendu. Son visage demeurait pourtant le même: il était
indifférent. La jeune femme accorda son attention sur ses
compagnons. Hélène était la plus proche. Elle était âgée
d’une cinquantaine d’années. Des mèches grises parsemaient
sa chevelure châtain. Ses vêtements d’une élégance notable contrastaient un peu avec sa décision de participer à
l’expédition. Assise à côté d’elle, Carla lui montrait
des photographies de son époux et de leur fils de trois ans. La
brune Vénézuélienne dont les longs cheveux étaient relevés
en chignon sur la nuque portait déjà sur son visage des
stigmates de fatigue. Curd était occupé à écrire sur un
calepin. Au cours des heures précédentes, il avait démontré
un caractère évident. Brun, doté d’une allure sportive, il
devait avoir trente-deux ou trente-trois ans. André n’avait
pas seulement une dizaine d’années de plus; il avait aussi
une personnalité bien différente, moins accessible à ses
prochains. Mark et Pieter discutaient avec animation sur un
sujet vaste: la forêt amazonienne. Brun pour le premier, blond
pour le second, ils ne s’opposaient que pour leur physique.
D’un abord aimable, entretenant leur corps, chacun d’une
trentaine d’années, des deux, Mark était assurément le plus
heureux parce qu’il évoluait à présent dans un milieu
qu’il rêvait depuis longtemps de découvrir. Un environnement
que l’un de ses compagnons avait eu le privilège de connaître
avant lui. Mais un membre qui resterait toujours trop différent
des autres participants à cette expédition. Assis un peu à
l’écart, Nicolas demeurait seul, plongé dans ses pensées.
Hélène interrompit soudain les occupations de chacun en
leur distribuant une ration de nourriture.
« - Qu’avons-nous à déguster ce soir?» questionna Curd.
- En tout cas, pas
un festin. » répondit Pieter. « Comme le Commandant Marquez le
disait, la quantité d’aliments embarquée n’était pas si
importante. Et nous avons dû la partager avec les voyageurs
restés près de la carlingue. Dès demain, nous chercherons des
fruits. Nous pourrons même chasser le cas échéant.
- Il vaut mieux
l’espérer! » murmura André.
- Ne vous
inquiétez pas! La jungle possède de nombreuses ressources. Il
faut lui faire confiance… Et nous, faire attention à ses
cadeaux. » répliqua Mark, avec un sourire pour accentuer ses
dernières paroles.
Hélène interrogea alors le Canadien sur ses recherches, question
à laquelle il s’empressa de répondre. Il s’ensuivit un échange
d’idées auquel ils participèrent presque tous. A la fin du
repas, la conversation s’éteignit pourtant. Ils étaient fatigués
et angoissés sur l’issue de leur expédition.
Après un silence, Mark reprit la parole. Il s’adressa à
Nicolas, assis en face de lui, et qui était resté muet durant la
discussion précédente.
« - Quelle est la durée de votre peine? »
A ces mots, toutes les voix se turent. Chacun tourna la tête
vers le Français, devinant en même temps qu’il s’attendait à
cette question et aux autres qui allaient suivre sous peu.
« -… Quinze ans.
- Quinze ans!… Et
quelle est la raison d’une aussi longue peine? »
Le silence pesant s’accentua. De la réponse, dépendrait aussi
leur future attitude.
« - Pour un meurtre que je n’ai pas commis. »
Un nouveau silence, encore plus absolu, succéda à ses paroles.
Sur tous les visages, se lisait une grande stupéfaction et, sur
certains, une indignation non masquée.
« - J’ignorais que la justice condamnait maintenant les
innocents. Cela doit être nouveau. » laissa tomber André.
Jocelyne vit Nicolas serrer les lèvres mais il ne rétorqua rien.
Avec anxiété, la jeune femme entendit Curd interroger:
« - Si vous êtes innocent, comme vous le dites, pourquoi la
justice vous aurait-elle condamné?
- Parce que, pour
elle et pour d’autres, j’étais le seul coupable possible. Ils
ont voulu me rendre d’abord suspect puis coupable. » expliqua
Nicolas dont le visage se ferma.
- Mais justement
pourquoi? » reprit l’Allemand.
Nicolas se leva sans répondre immédiatement. Enfin, il répliqua:
« - Peu importe. Cela ne changerait rien à présent. »
Après une pause, André souffla:
« - Les coupables se rebellent toujours. Pourquoi ne rien dire?
Cela confirme bien ce que je disais tout à l’heure. Si un
individu est en prison, il est obligatoirement coupable. La
justice ne se trompe pas.
- Cela est faux,
entièrement faux. Vous n’étiez pas présent au procès, ni même
pendant… pendant cette enquête... Vous ne savez pas ce que vous
dites... Et vous ignorez ce qui s’est réellement passé. Je n’ai
pas tué cet homme... Je sais pourtant que vous ne me croirez
pas. Mais je n’avais absolument aucun motif pour l’assassiner.
- Je sais ce que
je dis. La justice vous a condamné parce que vous étiez coupable
de ce meurtre. Cela n’est pas la peine de mentir pour attirer
notre sympathie. Bien au contraire, nous ne pouvons éprouver que
du mépris envers un type qui est suffisamment lâche pour ne pas
reconnaître son crime.
- Cela suffit,
vous deux. Je ne veux plus de discussion de cette sorte. Quant à
vous… » continua Curd à l’attention de Nicolas. « Vous savez
pertinemment ce que Marquez a dit à votre sujet. Je n’ajouterai
aucun commentaire mais vous me comprenez! »
Malgré un soupir ironique de André, le jeune Français resta
silencieux. Il s’éloigna de quelques pas, tournant le dos au
petit groupe. Voyant le photographe ouvrir la bouche, Mark
s’exclama:
« - Je suis d’accord avec Curd. Cela suffit pour ce soir… »
Ses paroles eurent cependant comme effet de calmer les esprits.
Peu à peu, les membres entamèrent une conversation, bien
différente du précédent sujet. Jocelyne pensa à la scène qui
venait de se produire. Qui avait raison? André Viager? Nicolas
Mannier? Elle savait que l’un des deux hommes disait la vérité.
La difficulté majeure était de savoir lequel. Discrètement, la
jeune femme observa le photographe. Il bavardait avec Mark,
Hélène et Carla. A l’expression presque réjouie de ses traits,
elle sut qu’il avait apprécié l’altercation. Jocelyne devina
que, dès que le cas se présenterait, il conforterait ses
précédentes paroles par d’autres pour déstabiliser Nicolas. Elle
tourna la tête vers le prisonnier. Seul, assis sur le sol, il
était plongé dans ses pensées, le visage morose et le regard
absent. Coupable comme la justice et leur groupe le pensaient?
Innocent comme lui seul l’affirmait?
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Chapitre 3
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