PRISONNIERS DE LENFER VERT

 

Chapitre 2

 

                   En disparaissant du champ de vision, les huit membres de l’expédition eurent soudain conscience que leur marche débutait réellement. Nul ne pouvait alors savoir quelle en serait l’issue. Pour l’instant, aucun ne parlait. Ils découvraient ce monde dont ils avaient tant entendu parler : monde magique, monde effrayant à la fois, monde aux dimensions extraordinaires. De temps à autre, un rayon de soleil était visible. Il était parvenu à transpercer au travers des plus hauts arbres, une sorte de route de cent quatorze mètres. Les troncs des arbres étaient recouverts de lianes, de plantes grimpantes. A hauteur d’homme, c’était un environnement de fleurs, d’arbustes, une végétation variée. Dans cette diversité, un silence régnait, un silence qu’un oiseau décidait parfois de rompre. Dans ce calme, cette étrangeté, huit personnes avançaient. Chacun savait que les journées, les nuits, la marche en elle-même seraient difficiles. Mais tous voulaient vaincre et apprendre, de ce fait, leurs propres capacités. Au cours de cette expédition, ils allaient non seulement connaître leurs compagnons de voyage, mais surtout se découvrir eux-mêmes, leur vraie personnalité et leur caractère. Une voix s’éleva, celle du photographe:
« - Si j’avais su qu’il viendrait quand même, jamais je n’aurais accepté de venir. »
Tous comprirent qu’il parlait du prisonnier. Sa remarque était stupide et déplacée, songea Jocelyne. N’avait-il pas eu le choix jusqu’au dernier moment de venir ou non? De plus, nul ne l’avait contraint dans cette démarche. Personne dans le petit groupe ne rétorqua. Après un silence de courte durée, l’homme blond qui marchait derrière Jocelyne prit la parole en espagnol:
« - Je pense que nous pourrions nous présenter. Nous allons vivre ensemble quelques jours… »
Ils s’arrêtèrent tous. Le passager qui venait de parler se présenta le premier:
« - Pieter Van Malden… Des Pays-Bas.
  - Hélène Cartier, de Paris.
  - Jocelyne Kervellec, de Paris également.
  - Carla
Paria y Montana… Je retournais dans mon pays: le Vénézuéla.
  - André Viager. Je suis Français. » dit l’homme à l’appareil photographique. « Il semblerait d’ailleurs que nous soyons en majorité. Cela n’est pas surprenant vu la destination finale de notre avion. »
Le voyageur qui fermait la marche rétorqua en français:
« - Quant à moi, je me nomme Mark Roberts… Je viens de Toronto, au Canada… Je suis scientifique.
  - Dans quel domaine? » questionna Pieter Van Malden.
  - La recherche sur les animaux. J’étais aux Galapagos pour vérifier une théorie. Mais j’ai eu l’idée de prendre mon avion à Lima pour rentrer au Canada... Et me voici dans ce magnifique Enfer Vert… »
Il regarda brièvement autour de lui avant de se tourner vers le dénommé Walder.
« - Et vous, le Commandant Marquez semble bien vous connaître…
  - Oui, parce que j’ai effectué de nombreux voyages vers Sao Paulo, au Brésil. Jaime Marquez pilotait l’avion et j’avais été invité dans la cabine… Mon nom est Curd Walder.
  - Bon, puisque nous avons fini les présentations, nous pourrions repartir. Si nous nous arrêtons sans cesse, nous aurons besoin d’un mois entier. » bougonna André Viager.
Chacun reprit alors son sac et ils poursuivirent leur marche. Jocelyne avança à son tour, en troisième position. D’une manière un peu superficielle, elle venait de faire plus ample connaissance avec ses compagnons de voyage. Mais pas tous ses compagnons, contrairement à ce qu’avait prétendu le photographe. Personne n’avait demandé son identité au détenu. La jeune femme s’était apprêtée à l’interroger mais, au dernier moment, s’était ravisée, par une timidité inattendue. Derrière elle, marchaient donc Pieter, Hélène, Carla puis venaient André et Mark qui discutaient de leurs chances de réussite. En tête de l’expédition, comme depuis le début, le prisonnier tranchait les branches gênantes bien que ses poignets étaient toujours maintenus par les menottes. Curd Walder ressentit soudain une envie qui émanait de la curiosité de parler avec lui. Ne sachant comment engager la conversation, il interrogea en espagnol:
« - Et vous, quel est votre nom? »
Le détenu tourna la tête vers Curd. Celui-ci nota, sur son visage, une froideur.
« - Mannier… Nicolas Mannier...
  - Vous êtes Français? »
L’homme acquiesça et se tut aussitôt. Curd n’insista pas, remettant à plus tard une discussion. Derrière eux, Jocelyne avait perçu le dialogue. Ainsi, le prisonnier était Français. Les questions que la jeune femme se posait dans l’avion lui revinrent en mémoire. Pourquoi avait-il été condamné au Pérou? Inquiète, elle se douta que ces interrogations ne tarderaient pas à être exposées par l’un de ses compagnons de voyage.
                   Vers dix-neuf heures, la jungle commença à se réveiller. La luminosité baissait. Excepté Mark et André qui poursuivaient leur conversation, le silence planait au-dessus du petit groupe. Autour d’eux, il disparaissait, peu à peu, pour faire place aux jacasseries du singe, à la mélodie des oiseaux, aux froissements des feuilles dus aux quadrupèdes.
« - Arrêtons-nous là pour cette nuit. » suggéra Pieter en français.
Ils venaient de déboucher sur une petite clairière. Chacun accueillit sa proposition avec chaleur; ils aspiraient tous à se reposer.
« - Je donnerais n’importe quoi pour prendre une bonne douche froide! » s’exclama Mark.
  - Il faudra vous en passer aujourd’hui et, même demain. » rétorqua le blond Néerlandais en souriant.
Hélène posa son sac sur un autre, en cuir épais. Aussitôt, André, déjà assis, s’écria, furieux:
« - Oh, attention à mes diapos! Vous ne pouvez vraiment pas prêter attention, voyons! »
Piquée par la curiosité, Carla interrogea:
« - Vous êtes photographe professionnel? »
André exprima, cette fois, un large sourire, heureux d’attirer les intérêts sur lui.
« - Oui. Et j’ai pris ces photos, développées en diapos, pour un prochain reportage. Aussi, elles sont uniques et les retombées seront très importantes. Ces photos sont exceptionnelles et… très précieuses…
  - Nos vies le sont encore plus. » répliqua Nicolas, parlant pour la première fois en français.
L’atmosphère changea brusquement à cette remarque. Conscient d’une probable discussion orageuse, Curd entraîna Nicolas vers un coin de la clairière.
« - Que voulez-vous?
  - Oh… simplement ceci. Je pense que vous n’y verrez aucun inconvénient. » dit Curd, avec mystère.
De son portefeuille, il en retira une petite clé. Peu après, il rangeait les menottes dans un sac.
« - Merci.
  - Ce n’est pas moi. Mais le Commandant Marquez… Il m’a donné la clé avant notre départ pour que je vous enlève cet engin. » répliqua Curd.
Gêné, il continua:
« - Mais vous n’êtes pas libre tout de même… Je veux dire…
  - J’ai compris… Avec ou sans, je suis toujours un prisonnier… Exact? » riposta Nicolas, sans aucun ménagement.
Curd hocha du menton. Décidément, l’estime que lui portait Jaime Marquez avait des revers. Autant prendre en quelque sorte la tête des opérations pour mener à bien l’expédition ne le dérangeait guère, autant veiller sur un détenu le contrariait. Pourtant, il se doutait que les complications viendraient aussi bien du côté du prisonnier que des autres membres de l’expédition. Certains, enfin un participant, avaient déjà exprimé clairement leur opinion.
« - Regardez! Le voilà libre… Je me demande pourquoi Walder lui a ôté ses menottes. La justice l’a condamné; il doit les garder. Il est dangereux... Et il se retrouve libre parce que notre avion s’est écrasé… Cela est injuste…
  - Il n’est pas libre pour autant. » souligna Mark.
  - Il n’en est vraiment pas loin. Je suis sûr que c’est de sa faute si nous sommes dans cette situation… Il nous a porté malheur… » continua Carla sur sa lancée.
Instinctivement, Jocelyne regarda Nicolas, certaine qu’il avait entendu. Son visage demeurait pourtant le même: il était indifférent. La jeune femme accorda son attention sur ses compagnons. Hélène était la plus proche. Elle était âgée d’une cinquantaine d’années. Des mèches grises parsemaient sa chevelure châtain. Ses vêtements d’une élégance notable contrastaient un peu avec sa décision de participer à l’expédition. Assise à côté d’elle, Carla lui montrait des photographies de son époux et de leur fils de trois ans. La brune Vénézuélienne dont les longs cheveux étaient relevés en chignon sur la nuque portait déjà sur son visage des stigmates de fatigue. Curd était occupé à écrire sur un calepin. Au cours des heures précédentes, il avait démontré un caractère évident. Brun, doté d’une allure sportive, il devait avoir trente-deux ou trente-trois ans. André n’avait pas seulement une dizaine d’années de plus; il avait aussi une personnalité bien différente, moins accessible à ses prochains. Mark et Pieter discutaient avec animation sur un sujet vaste: la forêt amazonienne. Brun pour le premier, blond pour le second, ils ne s’opposaient que pour leur physique. D’un abord aimable, entretenant leur corps, chacun d’une trentaine d’années, des deux, Mark était assurément le plus heureux parce qu’il évoluait à présent dans un milieu qu’il rêvait depuis longtemps de découvrir. Un environnement que l’un de ses compagnons avait eu le privilège de connaître avant lui. Mais un membre qui resterait toujours trop différent des autres participants à cette expédition. Assis un peu à l’écart, Nicolas demeurait seul, plongé dans ses pensées.
                   Hélène interrompit soudain les occupations de chacun en leur distribuant une ration de nourriture.
« - Qu’avons-nous à déguster ce soir?» questionna Curd.
  - En tout cas, pas un festin. » répondit Pieter. « Comme le Commandant Marquez le disait, la quantité d’aliments embarquée n’était pas si importante. Et nous avons dû la partager avec les voyageurs restés près de la carlingue. Dès demain, nous chercherons des fruits. Nous pourrons même chasser le cas échéant.
  - Il vaut mieux l’espérer! » murmura André.
  - Ne vous inquiétez pas! La jungle possède de nombreuses ressources. Il faut lui faire confiance… Et nous, faire attention à ses cadeaux. » répliqua Mark, avec un sourire pour accentuer ses dernières paroles.
Hélène interrogea alors le Canadien sur ses recherches, question à laquelle il s’empressa de répondre. Il s’ensuivit un échange d’idées auquel ils participèrent presque tous. A la fin du repas, la conversation s’éteignit pourtant. Ils étaient fatigués et angoissés sur l’issue de leur expédition.
                   Après un silence, Mark reprit la parole. Il s’adressa à Nicolas, assis en face de lui, et qui était resté muet durant la discussion précédente.
« - Quelle est la durée de votre peine? »
A ces mots, toutes les voix se turent. Chacun tourna la tête vers le Français, devinant en même temps qu’il s’attendait à cette question et aux autres qui allaient suivre sous peu.
« -… Quinze ans.
  - Quinze ans!… Et quelle est la raison d’une aussi longue peine? »
Le silence pesant s’accentua. De la réponse, dépendrait aussi leur future attitude.
« - Pour un meurtre que je n’ai pas commis. »
Un nouveau silence, encore plus absolu, succéda à ses paroles. Sur tous les visages, se lisait une grande stupéfaction et, sur certains, une indignation non masquée.
« - J’ignorais que la justice condamnait maintenant les innocents. Cela doit être nouveau. » laissa tomber André.
Jocelyne vit Nicolas serrer les lèvres mais il ne rétorqua rien. Avec anxiété, la jeune femme entendit Curd interroger:
« - Si vous êtes innocent, comme vous le dites, pourquoi la justice vous aurait-elle condamné?
  - Parce que, pour elle et pour d’autres, j’étais le seul coupable possible. Ils ont voulu me rendre d’abord suspect puis coupable. » expliqua Nicolas dont le visage se ferma.
  - Mais justement pourquoi? » reprit l’Allemand.
Nicolas se leva sans répondre immédiatement. Enfin, il répliqua:
« - Peu importe. Cela ne changerait rien à présent. »
Après une pause, André souffla:
« - Les coupables se rebellent toujours. Pourquoi ne rien dire? Cela confirme bien ce que je disais tout à l’heure. Si un individu est en prison, il est obligatoirement coupable. La justice ne se trompe pas.
  - Cela est faux, entièrement faux. Vous n’étiez pas présent au procès, ni même pendant… pendant cette enquête... Vous ne savez pas ce que vous dites... Et vous ignorez ce qui s’est réellement passé. Je n’ai pas tué cet homme... Je sais pourtant que vous ne me croirez pas. Mais je n’avais absolument aucun motif pour l’assassiner.
  - Je sais ce que je dis. La justice vous a condamné parce que vous étiez coupable de ce meurtre. Cela n’est pas la peine de mentir pour attirer notre sympathie. Bien au contraire, nous ne pouvons éprouver que du mépris envers un type qui est suffisamment lâche pour ne pas reconnaître son crime.
  - Cela suffit, vous deux. Je ne veux plus de discussion de cette sorte. Quant à vous… » continua Curd à l’attention de Nicolas. « Vous savez pertinemment ce que Marquez a dit à votre sujet. Je n’ajouterai aucun commentaire mais vous me comprenez! »
Malgré un soupir ironique de André, le jeune Français resta silencieux. Il s’éloigna de quelques pas, tournant le dos au petit groupe. Voyant le photographe ouvrir la bouche, Mark s’exclama:
« - Je suis d
accord avec Curd. Cela suffit pour ce soir… »
Ses paroles eurent cependant comme effet de calmer les esprits. Peu à peu, les membres entamèrent une conversation, bien différente du précédent sujet. Jocelyne pensa à la scène qui venait de se produire. Qui avait raison? André Viager? Nicolas Mannier? Elle savait que l’un des deux hommes disait la vérité. La difficulté majeure était de savoir lequel. Discrètement, la jeune femme observa le photographe. Il bavardait avec Mark, Hélène et Carla. A l’expression presque réjouie de ses traits, elle sut qu’il avait apprécié l’altercation. Jocelyne devina que, dès que le cas se présenterait, il conforterait ses précédentes paroles par d’autres pour déstabiliser Nicolas. Elle tourna la tête vers le prisonnier. Seul, assis sur le sol, il était plongé dans ses pensées, le visage morose et le regard absent. Coupable comme la justice et leur groupe le pensaient? Innocent comme lui seul l’affirmait?
 

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