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La jeune femme avança lentement. Se mêlant aux
autres passants, elle regagna Davie Street. Peu à peu, elle
se rapprocha du centre ville, laissant l’océan derrière elle. A
plusieurs reprises, Marion effectua des haltes, entra dans
différents magasins. Cette tactique lui permit de s’assurer
qu’elle n’était pas talonnée. En dépit de multiples détours, elle
se retrouva une heure plus tard seulement dans Robson Street, une
longue rue commerçante, parallèle à Georgia Street. Elle pénétra à
l’intérieur d’une grande librairie. Personne n’était entré à sa
suite. Elle déambula dans les allées. Un escalier en colimaçon
permettait de se rendre au sous-sol consacré aux arts. Là,
accoudée au comptoir, une employée d’âge mûr écrivait sur un
cahier.
« - Bonjour... Je viens chercher l’édition de 1968 du livre Le
Jour le plus long de Cornelius Ryan... la version
allemande. »
La vendeuse releva la tête.
« - La version allemande? »
D’un ton neutre, elle ajouta:
« - Je pense que vous faites erreur. Elle n’a jamais existé.
- Si... Elle devait sortir en 1966 mais sa parution a été
retardée de deux ans et trois mois exactement. »
Le visage de son interlocutrice s’éclaira d’un sourire affable.
« - Puis-je voir votre passeport, s’il vous plaît? »
Marion le lui donna. Les premières pages du document furent
passées sous un laser à infrarouge.
« - Cela est correct... Si vous voulez bien m’accompagner. »
Le couloir blanc était désert. Après plusieurs escaliers, des
corridors, un véritable labyrinthe en soi, elles
parvinrent à
une pièce. La vendeuse s’esquiva. Une secrétaire saisit un
téléphone.
« - Monsieur, Marion Leroy est ici. »
Aussitôt, la porte communicante s’ouvrit. Un
homme, grand et sec, d’une quarantaine d’années, invita sa
visiteuse à venir dans le vaste bureau voisin.
« - Anthony Forbes. » se présenta-t-il, en serrant la main de
Marion.
Il lui désigna un fauteuil et poursuivit en français:
« - Mes fonctions m’amènent rarement à collaborer avec mes
collègues d’outre-Atlantique.
- Mais, cette fois-ci, vous êtes pourtant à la recherche du même
individu.
- Scott Brincat cherchait des débouchés en France. Comme vous le
savez, la police canadienne enquêtait sur lui parce qu’il semblait
être le bras droit de Ronald Greeman.
- Semblait? » releva-t-elle.
L’officier sourit.
« - Il l’était. Toutefois, les preuves nous manquaient. Nous
aurions dû les avoir si vous aviez pu le côtoyer.
- Scott Brincat a été écarté définitivement. Nous devons donc
résoudre notre problème d’une autre manière. » répliqua Marion.
- Quelles sont vos intentions?
- ... Les mêmes que si Brincat était encore en vie: acheter une
certaine quantité de marchandises à Greeman. Je suis convaincue
qu’il s’agit de la meilleure solution pour le rencontrer. A vous
d’actionner ensuite le piège lorsque celui-ci sera posé. »
La Française marqua un long silence. Elle reprit d’une voix qui
démontrait sa détermination:
« - Matthias Lebreton avait peu d’éléments sur l’organisation de
Greeman. Il était convenu que vous m’apporteriez toutes les
informations nécessaires.
- Cela est exact. Malgré tout, je n’avais pas prévu que votre
rendez-vous avec Mei Shunfu serait si rapide. Vous ne deviez pas
le voir hier. »
Le reproche était sous-entendu et limpide à la fois.
« - L’assassinat de Scott Brincat m’obligeait à accélérer le cours
des événements. Son meurtre, lui non plus, n’était pas… prévu. »
Un rictus parut sur les lèvres de Anthony Forbes.
« - Vous l’aviez pressenti? » interrogea-t-elle.
- Oui. Néanmoins, pas si tôt. Ou, disons que nous n’imaginions
pas que les hommes de Grant iraient jusqu’à tuer Scott Brincat.
L’intimider, oui; mais de là à le tuer, certainement non!
- Cela sous-entend sans ambiguïté que Grant est décidé à
éliminer Greeman et son réseau... par tous les moyens...
Cependant, ceci est aussi valable, je crois, pour Greeman
vis-à-vis de Grant. » ajouta Marion.
- Vous avez parfaitement raison… et quelqu’un essaie de les
aider. »
Le trouble, visible, de la jeune femme la trahit.
Le Canadien
ne put s’empêcher d’extérioriser sa satisfaction qui révélait sa
supériorité sur les renseignements connus.
« - La CIA cherche depuis longtemps à se défaire du gang de Grant
et, nous, à la Gendarmerie Royale du Canada… ou GRC… de celui de
Greeman... Nous avons ainsi décidé de coopérer.
- Jusqu’à quel point?
- Echange d’informations.
- C’est tout?
- C’est tout. » affirma le policier. « Absolument tout.
- La CIA n’a pas essayé d’infiltrer l’organisation de Grant?
- Trop dangereux... pour nous tous... et pour l’homme qui
voudrait duper Grant.
- Et… Et si vous laissiez Greeman et Grant s’éliminer
mutuellement? »
Le militaire eut une indécision.
« - Il restera un vainqueur, plus ou moins affaibli, à cause des
pertes indubitables, mais toujours présent d’une façon ou d’une
autre... Nous voulons l’anéantissement total de ces deux
bandes.
- Vous ne craignez pas que des individus prennent un jour ou,
peu à peu, leurs places?
- Ce risque existera perpétuellement, Marion.
- Sinon, que pouvez-vous m’apprendre sur le trio Bentler, Li et
O’Malley? »
Anthony Forbes la dévisagea.
« - Vous ne les avez pas déjà rencontrés tous les trois? »
Elle hocha légèrement du menton.
« - Si... Comme vous pouvez le constater, l’approche a été très
rapide... A mon humble avis, Ronald Greeman a besoin d’élargir sa
clientèle. Wang Li m’a téléphoné en premier puis Bridget Bentler
m’a fixé un rendez-vous.
- Et O’Malley?
- Bentler a tenu à ce qu’il assiste à notre entretien; il vient
d’intégrer le groupe. »
Après un silence, Marion fit remarquer:
« - Vous n’avez toujours pas répondu à ma question! Qui sont-ils
exactement? Quel est le rôle de chacun?… Pouvons-nous en prendre
un à revers et comment? »
Voyant que l’officier marquait une trop longue hésitation, elle
s’écria presque:
« - Vous n’avez pas confiance en moi, n’est-ce pas? Pourtant, je
ne peux pas agir sans être au courant de certaines données!
- C’est correct. Je me dois d’être loyal envers vous. Nous en
savons peu à votre sujet et nous ignorons vos motivations...
D’ailleurs... » précisa-t-il. « Nous n’avons pas besoin de les
connaître... Le plus important est votre présence à nos côtés. »
Prenant un capuchon de stylo, il commença à le manipuler du bout
des doigts.
« - Le personnage le plus transparent est Wang Li. Il était
employé par la police de Hong Kong. Seulement, il s’est laissé
corrompre à maintes occasions. Pour éviter des sanctions
inévitables, il a trouvé refuge à Vancouver, dans notre Chinatown.
Ce dernier est le plus grand quartier chinois d’Amérique du Nord,
après celui de San Francisco. Une mafia évidente existe. Des
malfaiteurs ont apporté leur soutien à Wang Li. Celui-ci a gravi
des échelons. Depuis un an, il est au service de Greeman. Il
travaille, disons, comme agent de renseignements.
- Etant donné son passé! » appuya Marion. « Oui, il me semble
assez perspicace mais ma couverture est parfaite... »
La sonnerie du téléphone interrompit Anthony Forbes qui
s’apprêtait à répondre. D’un geste, il s’excusa et décrocha. La
nouvelle de son interlocuteur devait être très inattendue et
mauvaise car le policier lâcha le capuchon dès les premières
paroles.
« - Ce n’est pas vrai! Que lui avez-vous dit? Et pourquoi cette
décision subite? »
Au fur et à mesure des propos de son correspondant, une colère de
plus en plus vive s’empara de l’homme. Il rétorqua sèchement en
anglais:
« - Cela est parfaitement impossible!
- ...
- Non. Tout est prévu depuis longtemps et nous avons tous agi
dans le même sens... Nous n’allons sûrement pas renoncer
aujourd’hui!
- ...
- Vous savez ce que je pense de cette idée! Utilisez d’abord
d’autres moyens de pression.
- ...
- Lequel? »
Les traits de Anthony Forbes se durcirent davantage.
« - Ils ne vont pas se mêler à la discussion! Nous n’avons
pas besoin d’eux... du moins, pas de cette façon. »
répliqua-t-il, plutôt embarrassé.
Le Canadien soupira. Il leva un instant les yeux sur Marion et
poursuivit:
« - Oui, cela, je le sais très bien... Et, attention, il s’agit de
la personne dont je vous avais parlé. Je ne veux aucune menace à
son encontre. Je n’ai pas envie de devoir rendre certains comptes
à des tiers. »
Après une pause, il déclara:
« - Je vous laisse agir... Oh, restez prudent... Nous ne devons
pas le perdre ou alors... je dirai, non pas, définitivement, juste
écarté durant une longue période, une très longue période... dans
son propre intérêt.
- ...
- Il sera toujours dangereux... Quand il aura compris... Je dois
vous quitter à présent mais tenez-moi surtout au courant de
l’évolution du dossier. »
Anthony Forbes raccrocha. Un coude posé sur la table, il demeura
songeur et, même, perturbé. Quand il releva la tête, Marion
remarqua le pli soucieux qui barrait son front.
« - Je préfère vous avertir: nous devons faire face à quelques
problèmes inattendus.
- Graves? »
L’homme acquiesça.
« - Grant a officieusement annoncé qu’il souhaitait la perte de
Greeman et de son réseau.
- En soi, il s’agit en fait assez d’une bonne nouvelle. »
répondit la jeune femme, lucide. « Il va nous aider dans notre
démarche... Ce n’est pas, non plus, ce que vous désiriez? »
Un silence suivit ses propos. Elle observa le policier et
ressentit un malaise naissant. De manière peut-être abrupte, elle
demanda:
« - Que se passe-t-il exactement?
- Exactement ce que je viens de vous dire... Norman Grant aurait
lancé un arrêt de mort contre Greeman.
- Et sur ses complices également, je suppose. Ce
serait donc bien
lui qui a donné l’ordre de tuer Scott Brincat.
- Votre raisonnement est excellent. » approuva l’officier.
Elle décida de tenter une manœuvre.
« - Votre contact travaille pour la CIA, n’est-ce pas?
- ... Pourquoi une telle pensée? » interrogea-t-il, pratiquement
soupçonneux.
- Seule... la CIA peut vous communiquer des informations fiables
sur Grant. »
Une dizaine de secondes s’écoulèrent dans un climat pesant.
« - Bien joué. » admit Anthony Forbes, avec un
mince sourire.
La même marque de satisfaction sur les lèvres, il enchaîna:
« - Vous ne m’en voudrez pas, par contre, de ne pas vous dévoiler
l’ensemble de nos renseignements. Pour votre sécurité personnelle,
il est prudent que vous ne connaissiez que ce qui vous concerne.
- Pour ma sécurité et celle de votre service. » souligna Marion.
Avec un scrupule, elle sollicita:
« - Quelles sont les autres
difficultés? »
Le militaire la fixa. Son regard changea et son visage perdit de
sa courtoisie précédente.
« - Elles ne sont pas inhérentes à notre
affaire. »
Renfrogné, il commença:
« - Si vous n’avez plus rien... »
La jeune femme comprit qu’il voulait clore ici leur discussion et
le rendez-vous. Feignant une impassibilité, elle s’enquit:
« - Et Bridget Bentler, O’Malley? »
Le policier esquissa un autre sourire qu’elle jugea plutôt être
une grimace. Pourtant, il répondit rapidement à sa requête:
« - Nous avons en réalité peu d’indications sur eux deux. Nous
ignorons comment ils ont pu intégrer ce milieu de la drogue...
Bridget Bentler a trente-six ans et est native de l’Oregon, aux
Etats-Unis. A étudié la psychologie, a enseigné quelques années
dans une université de l’Etat de Washington. Depuis cinq ans,
d’après notre fichier, elle fait partie du réseau de Greeman qui
l’a prise sous sa protection rapprochée.
- En termes plus directs, elle est aussi sa maîtresse?
- Elle l’est... Certains ont pensé leur liaison terminée mais
toujours est-il que leur relation professionnelle dure encore.
- Et pour John-Philip O’Malley? » se renseigna Marion, en
rétablissant le nom officiel de l’homme.
- Son cas est davantage mystérieux. O’Malley est Canadien. Il
est né il y a trente-deux ans dans une petite ville
dans l’ouest
de la Colombie Britannique. Nous n’avons retrouvé sa trace qu’il y
a trois ans seulement. Il était chimiste en Alberta... Autre
mystère: comment a-t-il fait auparavant
la connaissance de Grant ?…
Il a servi sous ses ordres avant de prendre de plus en plus
d’importance et une indépendance hiérarchique. Norman Grant et lui
paraissaient très bien s’entendre lorsqu’il y a
environ cinq mois,
O’Malley a signalé à Ronald Greeman qu’il aimerait entamer une
collaboration avec son groupe... et lui faire profiter de ses
connaissances.
- Grant n’a pas dû apprécier sa trahison!
- En effet, leurs relations sont devenues orageuses. Puis,
brusquement, Grant a accepté de laisser partir son poulain.
- Et ensuite? Puisque O’Malley vient à peine
de rejoindre l’équipe
de Greeman. » dit Marion, en espérant que Anthony Forbes
aborderait l’accident d’hélicoptère et ne voulant pas, elle-même,
lui apprendre qu’elle était au courant de cette tragédie.
Son vœu fut exaucé. Le Nord-Américain expliqua sans sourciller:
« - Entre-temps, Grant a dû changer d’avis... Ou,
plutôt, je présume surtout qu’il
a exigé que son complice règle entièrement les derniers...
dossiers avant son départ définitif... De son côté,
John-Philip O’Malley a été victime une nuit d’un
très grave accident
d’hélicoptère sur le territoire canadien. Il a eu des fractures
certes mais, aujourd’hui, nous pouvons dire qu’il n’a gardé aucune
séquelle.
- Tout va donc bien pour lui. »
Elle resta pensive quelques instants avant de poser la question
qui la rongeait:
« - N’avez-vous néanmoins pas peur que Grant ne menace d’abord
Greeman et O’Malley?... L’un est son concurrent le plus acharné et
l’autre l’a abandonné et trahi en s’engageant dans le camp ennemi.
- Grant ne s’arrêtera pas là: il veut anéantir l’ensemble du
réseau. Par conséquent, Greeman et O’Malley sont les deux premiers
visés, oui… Grant a une raison très particulière de s’attaquer au
préalable à eux. »
Anthony Forbes marqua une interruption.
« - Cette situation ne doit pas vous empêcher d’agir. Au
contraire, votre offre incitera Greeman à croire que tout va bien
et que des personnes sont prêtes à lui accorder leur confiance.
Ceci dit, nous devons nous hâter... avant que Grant ne porte ses
prochaines agressions. »
Marion continua d’écouter l’officier. En dépit de sa promesse,
elle constata qu’il ne lui apportait que très peu d’éléments
nouveaux. De multiples interrogations subsistaient: combien de
personnes travaillaient pour Ronald Greeman? Comment ce
dernier blanchissait-il l’argent? Depuis deux mois, la Française
savait qu’elle serait l’appât face au réseau du trafiquant de
drogues. Toutefois, aujourd’hui, elle n’avait pas encore toutes
les réponses qui lui étaient indispensables et… qui pourraient lui
permettre peut-être de réussir sa mission. Cette pensée la ramena
vers le moment présent. La voix de Anthony Forbes se rapprocha de
plus en plus. Complaisant, l’homme parlait toujours, un léger
sourire sur les lèvres:
« - Vous verrez; il n’y aura aucun problème. Votre sécurité sera
parfaitement assurée. »
Elle décida de saisir cette opportunité.
« - Vous voulez parler de ces policiers qui me suivent? »
Le visage du Canadien exprima la plus grande stupéfaction si bien
que la jeune femme crût à sa sincérité.
« - Pourquoi ces? Cet agent. D’ailleurs, puisque nous abordons ce
sujet, vous devez savoir qu’il est de votre côté. »
Il sortit une photographie. Elle représentait un individu brun,
moustachu, d’une trentaine d’années.
« - Angelo Di Bianco. Il a reçu pour consigne de veiller
sur vous... en toute discrétion.
- Depuis quand exactement me file-t-il? » interrogea Marion, en
appréhendant la suite.
- Samedi après dix-huit heures. Il ne vous a plus quittée dès
lors où vous êtes partie du Georgia.
- Pourquoi ne m’attendait-il pas à l’aéroport? » demanda-t-elle,
soulagée de cette absence effective.
Anthony Forbes résuma.
« - Nous avons eu des problèmes... d’intendance... Cela étant,
tout s’est très bien passé pour la fin de la journée.
- Cependant, vous étiez étonné d’apprendre que j’avais eu un
contact avec le trio Li, Bentler, O’Malley... Di Bianco ne vous
a-t-il donc pas rendu compte de mon rendez-vous ou alors il ne me
suivait pas durant ce temps-là?
- Si. Mais j’étais en réunion lorsque j’ai eu les résultats de
son travail. J’ai ainsi su que vous aviez eu un entretien avec les
complices de Greeman... sans malheureusement connaître leur nom
précis. Comme je vous le disais, je ne pensais pas que vous les
approcheriez si tôt. »
Il demeura silencieux avant de questionner:
« - Auriez-vous été espionnée par un tiers? »
Marion l’observa. Sous ses traits impassibles, elle était
convaincue qu’il attendait fébrilement sa réponse. Ignorant la
raison qui la fit agir de cette manière, elle mentit:
« - Non... Du moins, je ne le crois pas. Enfin, excepté qu’un
autre groupe m’a contactée après Bentler. Voici ses coordonnées. »
Elle lui tendit l’enveloppe contenant le papier sur lequel le
quidam en survêtement avait écrit.
« - Nous allons l’étudier et examiner les empreintes.
- Que ferai-je si ces personnes me joignaient à nouveau?
- Jouez le jeu.
- De cette façon, Greeman pensera vraiment être en concurrence.
L’intervention de ce Bert Meier n’était pas prévue. Pourtant, elle
nous arrange plutôt. Elle rend la situation encore plus plausible.
- Je l’avoue. » consentit à admettre le Nord-Américain.
Quelques secondes s’écoulèrent puis il énonça, après un regard à
sa montre:
« - Matthias Lebreton vous a transmis un numéro de téléphone où
vous pouvez nous joindre... en cas d’extrême urgence... Vous savez
sinon, Marion, que nous serons obligés de nier nos liens avec vous
si un échec se présentait. Votre seul recours sera un consulat,
quel qu’il soit.
- J’en suis consciente. Mei Shunfu m’a déjà prévenue. »
Elle marqua un arrêt pour déclarer par la suite froidement:
« - Malgré tout, rassurez-vous: je déteste perdre. »
La sécheresse de sa voix et sa détermination
indiscutable parurent
décontenancer Anthony Forbes. Hochant la tête, il murmura presque
imperceptiblement:
« - Bon courage, Marion... Et bonne chance! »
Le soleil brillait toujours dans un ciel bleu lorsque la Française
quitta la librairie un peu plus tard. L’entretien avait duré près
d’une heure mais elle avait la fâcheuse impression d’avoir perdu
la majeure partie de son temps. Marchant au hasard des rues, elle
analysa chaque partie de la discussion. Elle devint alors
davantage maussade. Sa venue était confirmée depuis quasi deux
semaines. Comment un problème d’intendance avait-il pu empêcher
Angelo Di Bianco de l’attendre au Vancouver International Airport?...
Comment n’avait-il pas relevé que les complices de Greeman étaient
suivis par des individus au Stanley Park?... Comment Wang Li, si
remarquable fin limier, n’avait-il pas détecté là-bas la présence
du policier? Pourquoi Anthony Forbes n’avait-il pas tenté d’en
savoir plus sur l’inconnu en survêtement?... Le nombre affolant de
questions lui déplaisait. Incontestablement,
le Canadien avait manqué de sincérité. Elle était sûre qu’il avait plus
d’informations, en sa possession, qu’il n’avait bien voulu lui en
dévoiler. De plus, il avait aussi refusé, à d’abondantes reprises,
d’approfondir certaines données.
La promenade de Marion la ramena au Georgia
Hotel. Avisant un guichet, elle décida de louer une voiture pour
son séjour. Etre autonome serait appréciable. Dans sa chambre,
elle constata avec soulagement que personne n’avait touché à son
sac. Les pièges appliqués le matin même étaient en place. Le
portefeuille de Scott Brincat avait été déposé, quant à lui, dans
l’un des coffres-forts de l’hôtel. Prenant une revue, la jeune
femme commença à lire. Cinq minutes après, elle reposait
l’hebdomadaire sur le lit, incapable de se concentrer sur sa
lecture. Les différents entretiens eus depuis la veille se
bousculaient dans sa tête; le visage de chacun de ses
interlocuteurs s’interposait dans son esprit. De plus, une
curieuse intuition lui disait de ne faire confiance à quiconque:
ni aux collaborateurs de Ronald Greeman, ni à l’individu en
survêtement par nécessité, ni même à Mei Shunfu et à Anthony Forbes.
Elle tressaillit en entendant la sonnerie du
téléphone. Instinctivement, son regard se porta sur le réveil:
dix-sept heures vingt-cinq.
« - Oui, allô?
- Marion?... Philip... John-Philip O’Malley... Je sais; je ne
devais vous appeler que vers dix-neuf heures... Je ne vous dérange
pas, j’espère?
- Bien sûr que non! » dit-elle, en se reprochant, trop tard, son
empressement.
L’homme hésita.
« - Voudriez-vous dîner avec moi aujourd’hui? Cela nous
permettrait de discuter.
- Avez-vous obtenu la réponse que nous attendions? »
Un nouveau silence, plus long, fut perceptible.
« - Justement, j’aimerais que nous en parlions... mais
pas par
téléphone... »
En son for intérieur, elle convint qu’il avait raison. D’un débit
plus rapide, Philip O’Malley reprit:
« - Marion... Ne pensez surtout pas que je veuille rompre notre…
accord pour... samedi... Je vous expliquerai ce soir... Je dois me
rendre à North Vancouver bientôt. Aussi, désirez-vous que nous
nous retrouvions là-bas? A dix-neuf heures, à l’arrêt de bus,
devant le centre commercial sur Brooksbank Avenue. »
Plus il parlait et plus son ton redevenait dégagé, même s’il
n’était pas encore naturel. Elle devina qu’il avait été seul au
début de leur entretien, d’où l’allusion au chantage. La présence
d’une tierce personne l’empêchait dorénavant de s’exprimer
librement. Bien que l’idée d’affronter sans aucun appui, pendant
plusieurs heures, l’un de ses adversaires, ne lui plaisait pas,
elle annonça:
« - J’accepte volontiers votre proposition. Ne vous inquiétez pas;
je serai là. »
Et elle raccrocha aussitôt. Marion frissonna. Elle savait qu’elle
n’avait pas le choix. Son rôle lui imposait de prendre… et de
garder contact avec Philip O’Malley, le
plus longtemps possible.
Cette relation lui offrirait l’inestimable opportunité de faire
ensuite la connaissance de Ronald Greeman. Elle jeta un œil sur
l’heure. Résolue à utiliser le point faible de son ennemi, la
jeune femme s’apprêta avec soin. Les vêtements et les divers
accessoires acquis au cours de l’après-midi lui permirent d’entrer
plus facilement dans la peau de son personnage. Il lui était
indispensable de marquer le maximum de points dans cette manche.
Dix-huit heures quinze. Marion démarra. Cent
mètres plus loin, arrêtée au feu rouge, elle regarda le
rétroviseur. Trois véhicules attendaient: Angelo Di Bianco n’était
pas le premier conducteur. Elle embraya et tourna à gauche. Une
Fiat et une Toyota l’imitèrent. Après Georgia Street, les voitures
s’engagèrent dans une voie différente. D’autres automobiles
suivaient maintenant sa Ford. Elle appuya sur l’accélérateur. Le
pont, enjambant Burrard Inlet, prolongeait l’autoroute. Un panneau
indiqua North Vancouver pour la prochaine sortie. La jeune femme
emprunta la bretelle mais aucun véhicule ne tourna à sa suite.
Elle en ressentit un certain soulagement et, en même temps, une
inquiétude. A sa gauche, le fleuve coulait paisiblement et elle
était toujours seule sur la route. Cela signifiait donc que Angelo
Di Bianco était définitivement absent. Marion maudit Anthony
Forbes. Elle le revoyait, souriant, lorsqu’il lui garantissait une
sécurité parfaite. Il s’était bien moqué de sa personne. Comme
pour se détromper, elle posa ses yeux sur le rétroviseur. La nuit
commençait déjà à tomber. Pas un phare ne brillait. La chaussée
était vide, désespérément vide. Brooksbank Avenue. Elle braqua à
droite. Cinq cents mètres plus loin, elle aperçut, sur sa droite à
nouveau, un arrêt de bus. Plusieurs voitures étaient stationnées.
Cependant, elles étaient absolument désertes, tout comme les
trottoirs. La Française gara sa Ford sans couper le contact.
Dix-huit heures cinquante-sept. Une Mercedes arriva en face et
poursuivit son trajet. La jeune femme consulta sa montre. Philip
O’Malley ne serait pas ponctuel. Tapotant sur le volant, elle
continua de patienter en observant les alentours malgré
l’obscurité. Un deuxième regard sur l’horloge du tableau de bord
lui apprit qu’il était dix-neuf heures trois. A gauche, le parking
du centre commercial était entièrement inoccupé; à droite, aucune
lumière ne brillait à l’intérieur des rares habitations présentes.
Dix-neuf heures douze. Marion essaya de se tranquilliser. Mais
elle rejeta, bientôt, les unes après les autres, toutes les
excuses qu’elle dénichait pour expliquer le retard de Philip O’Malley.
Elle se redressa. Dans son rétroviseur central, elle avait vu les
phares d’un véhicule sombre. Ce dernier ne roulait pas vite et
c’est ce qui attira, de surcroît, son attention. L’automobile
arrivait à la hauteur du coffre arrière de la Ford. La vitre
avant, côté passager, se baissa. Un bras sortit. La voiture était
parvenue à son niveau. La jeune femme reconnut l’objet brandi.
Son réflexe lui sauva la vie; elle s’affaissa sur le siège voisin.
Un premier sifflement retentit puis un second. Le bruit du moteur
fut plus puissant: le véhicule s’éloignait à vive allure. La
Française se releva. Les tueurs étaient trop loin à présent pour
qu’elle pût les suivre. Elle savait seulement qu’ils étaient
deux: le chauffeur et son acolyte. Pourtant, elle aurait été
incapable de les identifier. Marion posa les mains sur le volant
pour les porter peu après à son visage. Elle tenta de maîtriser le
tremblement qui s’emparait de son corps. Les doigts sur la bouche
l’empêchèrent d’entendre ses dents claquer. Les yeux fermés, elle
resta longtemps immobile. Ensuite, l’émotion passée, elle ouvrit
la portière et fit tomber sur la chaussée quelques morceaux de
verre. Les balles n’avaient causé qu’un trou dans la fenêtre.
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