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Samedi
30 septembre 1995
Plus rien ne pouvait dorénavant
s’opposer à ses projets. Marion laissa échapper un soupir.
L’inquiétude des semaines, des mois passés venait enfin de
disparaître. Pourtant, son voyage commençait seulement: la
partie la plus difficile de son périple débutait. La jeune femme
regarda le panorama. L’avion perdait peu à peu de l’altitude.
Perchés entre les hautes montagnes, des lacs de couleur verte ou
bleue se dévoilaient, entourés de pics et de végétation
verdoyante.
« - Vous verrez, l’approche sur la ville est remarquable. Vous
aurez une vue exceptionnelle! »
Elle se tourna vers son voisin et esquissa un sourire.
« - J’avais oublié que vous connaissiez...
- Comme vous pourrez le constater par vous-même, Vancouver est
une métropole réellement magnifique... Vous aurez un souvenir
inoubliable de vos vacances. »
Les traits de Marion demeurèrent imperturbables. Scott Brincat,
tel qu’il s’était présenté, ne put se douter un dixième de ses
idées à cet instant précis. Oui, les jours prochains seraient
gravés à jamais dans sa mémoire, mais assurément pas comme
l’imaginait l’homme, ni… elle-même en dépit de toutes ses
précédentes pensées... Se calant dans son fauteuil, elle
contempla à nouveau le paysage. Le Boeing survolait déjà
Vancouver. Terminant la presqu’île, le Stanley Park s’étendait
fièrement. Entre son extrémité et le continent, le centre ville,
hérissé de gratte-ciel, s’offrait à son regard. Elle eut juste
le temps d’apercevoir Canada Place, symbolisée par ses coques de
bateau renversées, que l’avion amorçait sa descente vers la
piste d’atterrissage.
Dans les couloirs de l’aérogare, la jeune
femme suivit les passagers. Munie de son sac, gardé en cabine
durant le vol, elle patienta à la douane avant de franchir sans
encombre ce barrage. Des appareils de compagnies américaines
s’apprêtaient à décoller dans les deux heures qui venaient et
une grande effervescence régnait dans le hall. Marion observa
autour d’elle. Ces touristes l’avaient distraite de son objectif.
Une moue sur les lèvres, elle détailla chaque mètre carré. Quand
ses yeux se posèrent enfin sur une silhouette connue, elle
parvint à demeurer impassible. Elle avait marqué un premier
point; à elle de gagner maintenant l’autre dans cette deuxième
manche. Néanmoins, elle hésita une seconde. Une image vint
s’incruster dans son esprit. Alors, toutes ses incertitudes et
ses scrupules s’envolèrent. D’un pas rapide, elle marcha jusqu’à
la sortie.
Les battants des portes vitrées coulissèrent.
Le soleil brillait. Marion fit glisser ses lunettes,
ce qui la fit heurter du bras un voyageur.
« - Ravi de vous revoir! » s’exclama ce dernier.
- De même mais... mais désolée de vous avoir bousculé: je suis
plutôt maladroite! »
Scott Brincat esquissa un large sourire.
« - Je vous pardonne si vous me permettez de vous accompagner
jusqu’au centre ville. Nous pourrions partager un taxi; cela
nous évitera des frais à chacun. »
La sentant indécise, il ajouta:
« - Vous ne me craignez tout de même pas, j’espère!
- Bien sûr que non! » répondit-elle, d’une voix enjouée.
- Vous n’avez que ce bagage?
- Ne vous inquiétez pas; j’ai tout ce qu’il me faut à
l’intérieur! Nous y allons? »
L’homme saisit sa mallette de cuir et avança sur le trottoir.
« - Ne bougez pas. Dans un court moment, un carrosse sera à
votre entière disposition! » lui lança-t-il, en traversant la
rue pour rejoindre un taxi garé du côté opposé.
Un léger rire s’empara de Marion à l’attitude charmeuse de son
compagnon. Sa gaieté s’évanouit malgré tout brutalement et
l’avertissement tomba trop tard: une voiture venait de percuter Scott Brincat. Il gisait désormais sur le bitume, au
milieu de la chaussée, tandis que le véhicule fautif avait
disparu. Comme l’ensemble des passants qui avait assisté,
impuissant, à la scène, la Française demeura interdite. Certaines
personnes se précipitèrent vers le corps inerte. Avec un malaise
indéniable, elle s’agenouilla près de son ancien voisin
de vol.
« - Il est mort. » constata l’un des témoins.
Marion sentit ses yeux picoter. Grâce à ses verres teintés, son
trouble fut invisible. Elle dut faire un effort sur elle-même
pour se maîtriser. Ce drame venait de tout bouleverser.
« - Je vais prévenir la police de l’aéroport. » reprit le
touriste.
Repoussant son constat d’échec, la jeune femme s’efforça à
réfléchir très vite. La présence d’enquêteurs ne l’arrangeait
pas. Elle étudia les environs. Seuls deux individus étaient
restés près de là et ils discutaient. Alors, prestement, elle
s’empara du portefeuille de Scott Brincat qui avait glissé de
son veston. Tout aussi rapidement, elle le dissimula dans la
vaste poche de son propre gilet. En même temps, elle sentit un
regard insistant. S’obligeant à relever la tête, elle vit que
l’un des hommes la dévisageait et elle comprit aussitôt qu’il
l’avait vue agir. Les lunettes de soleil de l’inconnu
l’empêchèrent de discerner, dans sa totalité, son expression.
Ils se fixèrent, immobiles et muets, l’un et l’autre.
« - Le voilà! Nous n’avons pas pu relever le numéro
d’immatriculation de la voiture. Mais je peux dire qu’il
s’agissait d’une Toyota bleue... Le conducteur s’est enfui
immédiatement. Pour ce pauvre monsieur, il... il a traversé sans
même regarder si des véhicules survenaient. »
Marion n’écoutait déjà plus ce témoignage d’un tiers. Pleinement
détachée, elle se dirigea vers l’aérogare. En pénétrant à
l’intérieur, elle aperçut une ombre sur la porte: l’homme aux
lunettes lui avait emboîté le pas. Dans le hall, près du guichet
d’informations, une vingtaine de Japonais patientaient. Elle se
glissa jusqu’à eux pour se camoufler derrière un couple.
Risquant un œil, elle vit l’inconnu s’arrêter et observer autour
de lui. Un rictus marqua le coin de sa bouche. Aussi, son
dernier doute disparut: elle devait compter sur un nouvel
adversaire. Quinze heures cinquante-cinq. Quitter l’aéroport
était son premier objectif. Optant pour prendre un taxi, la
Française écarta cette idée. Après l’accident mortel de Scott
Brincat, elle n’avait confiance en quiconque. La navette serait
plus sûre. Elle épia les parages: l’homme aux lunettes de soleil
avait disparu de son champ de vision. Cependant, essayant d’être à chaque fois en compagnie de passagers, Marion gagna les
toilettes. Là, elle rangea le portefeuille de Scott Brincat dans
sa pochette de voyage. Son gilet caché dans son sac,
elle noua ses cheveux châtain mi-long sur la nuque.
Pour finir de changer d’apparence, elle troqua son jean par une
jupe courte avant de se maquiller, appliquant également une
touche de rouge à lèvres, ce qu’elle détestait. Le miroir doré
lui renvoya son image. Ces modifications seraient-elles
suffisantes?
La jeune femme aspira une bouffée d’air. Elle
s’empressa d’abord de retirer deux cents dollars canadiens d’un
distributeur. Elle acquit ensuite un aller simple pour le centre
ville. La navette partait dans quinze minutes. Marion rejoignit
un groupe de personnes sur le trottoir. A son grand
soulagement, l’autocar arriva bientôt. Un à un, les voyageurs
montèrent.
« - Une espionne reste toujours une espionne! »
Son sang se glaça à ces paroles prononcées sur un ton bas. Elle
s’accorda une seconde pour reprendre ses esprits puis tourna la
tête. La voix, légèrement rauque, appartenait à l’inconnu aux
lunettes, âgé d’une trentaine d’années. Enfin, le terme
« inconnu » devenait de plus en plus fort inapproprié dans un
sens. Elle savait qu’il avait emprunté le même vol qu’elle, en
provenance de Paris. Elle l’avait d’ailleurs remarqué à cause de
ses lunettes qu’il ne semblait pas avoir quittées. En outre, son
physique - châtain clair, traits fins - ne l’avait pas laissé
entièrement froide, à sa vive surprise. Ne sachant quoi répondre
pour ne pas se dévoiler davantage, Marion haussa finalement les
épaules. Grimpant à son tour, elle s’assit dans le fond du
véhicule.
Alors que la navette roulait sur une large avenue,
ses pensées revinrent sur l’homme. Il était là, debout, au
milieu de l’autocar. « Une espionne ». Elle en frissonna. Non,
nul ne pouvait avoir deviné ses plans. Même si quelqu’un l’avait
vue discuter amicalement avec Scott Brincat, il ne pouvait
absolument rien en déduire. Que des passagers fissent
connaissance au cours d’un vol de dix heures était relativement
fréquent et ils n’étaient pas du tout considérés comme des
espions. En plus, elle n’était pas une espionne professionnelle,
ni même débutante. Pourtant, si, un an plus tôt, quelqu’un lui
avait prédit le rôle qu’elle jouerait aujourd’hui, elle lui
aurait ri au nez. Mais il y avait eu Jessica...
Non. Comment l’inconnu l’avait-il associée à une espionne? Une
voleuse, oui, elle n’était pas en mesure de le nier. Toutefois,
pourquoi était-il demeuré muet? Marion était certaine qu’il ne
l’avait pas dénoncée aux autorités de l’aéroport. Ces dernières
lui auraient déjà demandé des explications. Discrètement, elle
observa l’homme. Il n’avait pas bougé d’un centimètre; sa main
gauche était posée près d’un sac, sur le porte-bagages. Elle
examina alors les autres passagers
pour tenter ensuite
de
freiner son imagination. Son méfait sitôt accompli, le meurtrier
de Scott Brincat allait obligatoirement rester dans l’ombre.
Cette idée l’amena à réfléchir sur la donnée de cet inattendu
problème. Pourquoi et qui avait intimé l’ordre de tuer Scott
Brincat, d’assassiner l’adjoint de Ronald Greeman, le plus
important trafiquant de drogues au Canada?
Un appel du chauffeur l’interrompit dans ses
réflexions. Le véhicule était arrêté à proximité du Georgia
Hotel où la jeune femme devait séjourner. Ignorant l’inconnu,
elle passa devant lui et descendit en même temps qu’une
personne qui s’éloigna aussitôt. La navette commença à remonter
Georgia Street. Quand l’autocar disparut de sa vue,
Marion avança
dans cette longue rue qui s’étendait jusqu’au Stanley Park. Le
soleil brillait toujours; une journée idéale pour visiter
Vancouver et la Colombie Britannique. Mêlée aux passants, la
Française s’attendait cependant à ce qu’une voiture s’arrêtât à
chaque moment à sa hauteur. Ses craintes diminuèrent lorsqu’elle
fut entourée de gratte-ciel, de bâtiments financiers ou
d’affaires, de l’Eaton Centre: elle était au cœur même de la
ville. Avant de pénétrer à l’intérieur de son hôtel, elle ne put
s’empêcher de regarder derrière son dos. Aucun individu
inquiétant n’était présent. Rassurée, elle entra dans le hall.
Quelques minutes plus tard, munie d’un message,
Marion empruntait l’ascenseur jusqu’au quatrième étage. La porte
de sa chambre verrouillée, elle s’empressa de lire la missive.
« - Bonjour. Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue au
Canada. Vous pouvez me joindre au 604 319 6820. J’attends votre
appel. Amicalement. Mei Shunfu. »
La jeune femme apprit par cœur le numéro. Elle déchira le papier
en petits morceaux pour pouvoir les jeter dans les toilettes.
Patiemment, elle attendit que toute trace ait ainsi disparu.
Dans la pièce principale, son regard tomba sur le téléphone.
Saisie par une intuition, elle pria la réception de l’avertir en
cas de visites. Songeuse, assise sur l’un des lits, Marion ôta
ses chaussures puis dénoua ses cheveux. Prenant son guide sur
Vancouver, elle mémorisa à nouveau les rues les plus
importantes, les différents quartiers et la position des sites
essentiels. Quand elle fut vraiment satisfaite de la maîtrise de
ses connaissances, elle alla se doucher. L’eau chaude sur sa
peau la calma peu à peu, pour autant que cela pouvait être
possible.
Le réveil sous l’écran de télévision signalait
dix-sept heures trente à son retour dans la chambre. Alors
seulement, elle s’empara du portefeuille dérobé. En premier,
elle compulsa le passeport. Brincat Scott, né le 12 avril 1958 à
Drumheller, Alberta, Canada. Les cachets des pays récemment
visités indiquaient la Bolivie, la Thaïlande,
la Suisse, la
France. Elle reposa le document; elle connaissait déjà ces
renseignements. Depuis plusieurs mois, elle avait étudié toutes
les informations dont ils disposaient.
Un permis de conduire, des cartes bancaires et de téléphone,
quatre cent cinquante dollars canadiens, trois cents américains
et deux cents francs français, un calendrier et une clé
extra plate.
D’une poche, Marion retira un papier, plié en quatre. Une
annotation figurait: « JP.O.M - 2 oct. Voir pour délais.
Vérifier les coordonnées bancaires ». L’écrit rangé à sa place
initiale, elle disposa le portefeuille à l’intérieur d’une
chemise plastique. Une sonnerie retentit. Après un instant
d’incompréhension, la jeune femme reconnut la sirène d’incendie.
Elle fourra ses affaires dans son sac. Laissant ce dernier à
terre, elle ouvrit la porte: aucune agitation particulière ne
régnait dans le couloir. Sortant de l’ascenseur, une employée
l’aperçut. Avec un sourire, elle lui annonça:
« - Ce n’est rien; il s’agit juste d’une erreur technique! »
Interloquée, la Française la dévisagea avant de regagner sa
chambre. Elle composa ensuite un numéro de téléphone.
« - Bonjour Mei Shunfu, je suis Marion Leroy.
- Je suis enchanté de vous entendre! »
Un court silence s’installa puis l’homme reprit:
« - Marion, j’ai de mauvaises nouvelles... Scott Brincat a été
tué... Nous allons devoir modifier notre méthode d’approche...
- Que savez-vous sur sa mort?
- Son décès ne semble pas vous surprendre!
- J’étais présente à l’aéroport... Alors?
- Dans le milieu, un seul bruit a couru immédiatement: Brincat
a été assassiné sur l’ordre de Norman Grant qui est le rival de
Ronald Greeman. Comme vous le savez, tous deux se battent pour
obtenir la suprématie sur le marché du continent nord-ouest
américain.
- Quelle est la réaction de Greeman? Qu’a-t-il dit?
- C’est le black-out total... Il aurait ordonné le silence à
ses complices. »
Marion réfléchit.
« - Quand puis-je vous voir?
- Aujourd’hui. Je peux passer à votre hôtel dans une
demi-heure.
- Disons plutôt dix-huit heures trente, au coin de Granville
et de Georgia, au niveau du magasin The Bay... Comment vous
identifierai-je?
- Je porterai une pochette rouge et blanche à mon veston...
Soyez prudente surtout! »
Elle raccrocha. Peu après, l’essentiel de ses biens -
argent et passeport - était glissé dans la pochette de voyage et
son sac enfermé dans un placard.
Quand Marion arriva sur les lieux du rendez-vous,
son image était celle d’une jeune femme de trente ans,
parfaitement sûre d’elle. Dix-huit heures vingt-huit. Dans ces
rues très fréquentées qu’étaient Granville et Georgia, une
grande animation persistait. Elle détailla les trottoirs, les
alentours. Aucun conducteur n’attendait dans sa voiture; aucun
personnage louche ne patientait dans un périmètre immédiat.
Dix-huit heures trente-deux. Un homme d’une quarantaine d’années
remontait Granville Street. D’un pas pressé, il franchit les
vingt derniers mètres: son veston s’ornait d’une pochette rouge
et blanche. D’emblée, il serra sa main avec une poignée
énergique.
« - Marchons un peu, voulez-vous? » lui proposa-t-il.
Sous un ciel bleu pur, ils s’éloignèrent du carrefour pour
descendre vers Canada Place.
« - La mort de Brincat est un coup dur pour nous tous.
- Avez-vous appris d’autres éléments depuis notre entretien? »
Mei Shunfu esquissa une mimique.
« - Pour le moment, Grant nie avoir une responsabilité.
- Mais il est indéniable que Brincat ait été renversé
volontairement. Peut-être souhaitait-on lui donner un simple
avertissement et non le tuer... Néanmoins, le fait est là:
Greeman a perdu son adjoint... Et cela ne nous arrange pas… Bien
au contraire...
- Je ne suis pas si pessimiste que vous! »
Marion resta impassible alors qu’elle avait l’impression d’être
en feu.
« - Votre but est toujours d’approcher Greeman?
- Nous n’avons pas changé d’objectif.
- Vous aviez le projet d’utiliser Scott Brincat pour parvenir
à vos fins... et, ceci, d’une manière particulière...
- Qu’essayez-vous d’insinuer? » interrogea-t-elle, la bouche
soudain sèche.
- Vous êtes une jolie femme et, vous comme moi, vous saviez
que Brincat n’avait jamais pu résister à la gent féminine,
surtout si elle était dotée d’une réelle intelligence.
- Je n’avais pas du tout l’intention de coucher avec lui pour
atteindre le résultat final escompté... Si vous pensiez ainsi...
- Je suis profondément désolé de vous avoir froissée. »
s’excusa l’informateur, sincère. « Je voulais plutôt dire que
Brincat avait une réputation bien établie dans ce domaine.
- Je sais. »
Après réflexion, la Française s’enquit:
« - Mei Shunfu, pouvez-vous quand même répandre le bruit que je
veux acheter une très forte quantité de marchandise,
d’excellente qualité, cela va de soi et... créer des liens
durables...
- Pour quel marché?
- … Français bien sûr! Utilisons Saint-Pierre-et-Miquelon
comme argument. C’est une base parfaite entre le Canada et la
France. »
A son tour, l’homme demeura silencieux. Puis il hocha la tête.
« - C’est une idée mais vous devez vous préparer avec attention.
Le risque est énorme.
- L’enjeu aussi. »
Marion s’arrêta. Elle fixa son compagnon.
« - S’il vous plaît... Votre appui nous est précieux. Vous êtes
implanté ici. »
Mei Shunfu la scruta.
« - Je ne connais pas vos motifs et j’obéis à des ordres... Il
n’empêche qu’il est de mon devoir de vous avertir des dangers
que vous courrez.
- Ne vous en faites pas pour moi.
Vous m’aiderez en me
donnant tous les renseignements possibles et... en m’ouvrant la
voie.
- J’admire les gens déterminés. »
Une moue sur les lèvres, il annonça tandis qu’ils reprenaient
leur marche.
« - Je pense qu’une certaine personne pourra nous seconder... à
son insu.
- Qui... Comment? » demanda la jeune femme, avec hâte.
- John-Philip O’Malley.
- Un Irlandais?
- Un Canadien... Il s’était engagé dans le milieu… côté US...
Il a été embauché par Greeman depuis plusieurs semaines... pour
être, en fait, son plus proche collaborateur.
- Intéressant...
- O’Malley ne résiste jamais longtemps, non plus, à une jupe
et cède souvent aux yeux de la propriétaire de ce vêtement.
- Oh… Très… intéressant... Quand arrive-t-il? Et qui est-il
exactement?
- D’après la rumeur, il sera à Vancouver sous huit jours...
Son retard est dû à un accident d’hélicoptère, près de Jasper,
en Alberta.
- Tiens, tiens. » murmura Marion.
- Certes, même si Grant voit d’un mauvais œil la venue de O’Malley
chez Greeman, l’accident peut être d’origine mécanique.
- Que s’est-il passé au juste?
- L’hélicoptère venait de décoller; il est brusquement retombé
quelques mètres plus loin. Un incendie s’est déclaré. Malgré
l’arrivée rapide des secours, cela était déjà trop tard pour le
pilote et un passager. On ignore cependant comment O’Malley a
été éjecté... Ce qui lui a sauvé la vie... Il était assez
commotionné...
- Mais vivant… heureusement pour lui.
- Et pour Greeman!.... Celui-ci tient à son nouvel adjoint. Dans
le milieu, ici même à Vancouver et dans le nord-ouest américain,
O’Malley a une très bonne réputation de fin négociateur et de
connaisseur.
- Et il nous suffirait de le rencontrer pour affaires et
ensuite d’utiliser son point faible pour... continuer notre
relation. Cela me permettrait de connaître un peu mieux les
tenants et les aboutissants.
- Marion, quel est donc votre but véritable? Démanteler
l’organisation?
- C’est à cela que vous pensez d’abord? »
Mei Shunfu resta énigmatique. Un sourire effleura peu après ses
lèvres. La main sur l’avant-bras de sa compagne, il répondit:
« - Vous avez raison; je me mêle de ce qui ne me regarde pas.
Peu importe votre objectif et la raison de votre présence à
Vancouver. J’espère seulement que vous savez ce que vous faites
car vous n’avez aucun droit à l’erreur... quels que soient vos
projets... Greeman n’est pas un enfant de chœur.
- Je ne veux pas acheter sa marchandise et l’escroquer... En
fait, mon but est d’acquérir une quantité suffisante pour
obtenir une entrevue avec lui.
- Une quantité qui sera destinée au marché français.
- Pourquoi pas? Le marché est libre, si je peux m’exprimer
ainsi. Et d’ailleurs, il s’agit de notre problème, non du
sien... Dites que je travaille avec un trafiquant français
important qui désire augmenter ses propres
ventes. Je me charge
de ce personnage...
- Je vous ferai entrer en contact avec Greeman.
- Je pense que sa lutte avec Norman Grant nous est favorable.
Il sera sans aucun doute réellement intéressé d’entreprendre une
ouverture sur la France et d’obtenir, de cette manière,
de
nouveaux débouchés. Si je suis munie d’excellents arguments et
parais convaincante, je pourrais inciter Ronald Greeman à
collaborer pour notre… réseau... Progressivement, nous tisserons
des liens qui l’amèneront à négocier de plus en plus avec nous.
- Si vous avez des fonds suffisants. Greeman est très gourmand
à ce sujet; il aime mener une belle vie.
- Ne vous inquiétez pas: nous avons des ressources en
conséquence. »
Après une brève interruption, Marion reprit:
« - Quand pourrez-vous me donner une réponse?
- Là, laissez-moi du temps... Croyez-moi, il m’en faut! » répliqua
l’Asiatique, en la voyant broncher.
- Nous en avons peu devant nous... Vous comme moi, je crois!
- Puis-je donner votre adresse?
- Le Georgia Hotel, oui.
- Dès aujourd’hui, je parlerai de vous. Si Greeman est
vraiment intéressé par votre proposition, il vous contactera
très vite. »
Un silence domina. Leur marche les avait conduits dans Water
Street; ils dépassèrent un groupe de touristes.
« - A partir de ce soir, je cesse d’exister pour vous... du
moins, si vous voulez joindre la France. Je ne vous connaîtrai
que pour la raison officielle de votre venue, ici, au Canada.
- Et en cas d’urgence?
- Je ne peux me découvrir... Même pour vous... Je suis désolé,
Marion... Si un grave problème survenait, contactez le consulat.
- Directement... ni plus, ni moins.
- Nous n’avons absolument pas le choix.
- Je comprends fort bien votre position... En tout cas, merci
beaucoup, Mei Shunfu. »
L’homme serra la main tendue. Il lui adressa un sourire puis
s’éloigna.
La jeune femme traversa la rue pavée. Les
lampadaires de style ancien accentuaient le charme de Gastown,
le plus vieux quartier de Vancouver. Cette partie de la ville
devenue une zone plutôt défavorisée, la municipalité l’avait
rénovée dans les années soixante-dix. Les maisons victoriennes
étaient aujourd’hui des restaurants et des magasins chics en
majorité. Dix-neuf heures quinze: un nuage blanc s’échappa de
l’horloge à vapeur, dressée à l’ouest de Water Street. La
Française observa le mécanisme avant de quitter le site. Peu à
peu, elle revint vers le centre moderne de la métropole. Pendant
près d’une heure et demie, elle se promena. Certains trottoirs
se vidaient; d’autres, au contraire, voyaient les gens de
différents âges affluer vers leurs lieux de rendez-vous
familiers.
De retour au Georgia Hotel, Marion dîna rapidement
dans sa chambre. Une cinquantaine de minutes plus tard, elle
s’assoupissait, plus vite qu’elle ne l’eût voulu, repoussant
aussi au lendemain ses réflexions sur ses actes des prochains
jours.
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3
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