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La jeune femme sortit de sa
cachette. Avec hâte, elle parcourut le sentier d’où venaient les
individus. La piste se rétrécissait. Les ronces étaient plus
nombreuses. Alex poussa un juron. Le matin, elle avait
revêtu un tee-shirt et une jupe arrivant à peine aux genoux.
Bien que, dès son lever,
elle eût su le but de son excursion, la chaleur l’avait
persuadée de s’habiller ainsi. A
cette seconde, elle regrettait de ne pas avoir mis son jean plus
pratique lorsqu’elle se rendait au Domaine. Une égratignure marquait
sa jambe droite. Tant pis! Elle se soignerait en
rentrant. Une
branche craqua sous son pied. Alex grimaça. Un chêne avait été
touché par la foudre. Isolé heureusement, l’arbre n’avait pas
incendié le reste de la forêt, comme cela aurait pu être le cas.
Maintenant, le sol était totalement boueux, imprégné par des
flaques d’eau plus ou moins importantes. La
jeune femme marcha sur le côté, bordé par les fougères. Le vent
avait été plus violent ici qu’au village. Des branches dénudées,
de nombreuses feuilles jonchaient la voie.
Elle
repensa aux deux hommes. Que pouvait-elle faire? Les dénoncer?
Non, les gendarmes lui riraient au nez. Même si la légende était
encore bien vivante, personne n’osait avouer y croire…
Une légende?... Non, le Domaine existait bien, lui… La preuve…
Au détour du chemin, il venait de surgir, face
à Alex. Comme à chaque fois, son cœur battit plus fort. Elle
l’avait vu des centaines, des milliers de fois mais ses
sensations demeuraient toujours les mêmes. Elle restait
émerveillée devant cet imposant château, bouleversée par son
passé dramatique et émue devant ces légendes tenaces.
Construite au Moyen Age par le seigneur de Rouvray, la propriété
avait été rénovée et agrandie durant la Renaissance. Le marquis
d’alors avait ajouté de nouvelles pièces, des dépendances, des
jardins… Cet ensemble donnait au manoir une identité un peu
étrange qui semblait hors du temps. C’était pour cette
raison que les villageois lui attribuaient le nom de Domaine qui
lui correspondait davantage qu’une autre appellation. La forêt,
le lac, les terrains environnants lui appartenaient…
Sauf que, aujourd’hui, nul ne l’habitait, nul ne se disait possesseur de
cet ensemble si fier jadis… En fait, son destin avait basculé
près de deux siècles auparavant. Jusqu’à la Révolution française, la
vie y était joyeuse; les fêtes nombreuses sans
être démesurées.
Le marquis et sa famille étaient respectés dans le village... Les
événements historiques avaient tout bouleversé. Les changements
dans la capitale s’étaient étendus à la Normandie et
à
Rouvray. Certaines catégories de population fuyaient Paris.
Des brigands
hantaient les campagnes. Des rumeurs avaient couru, laissant
entrevoir que le marquis abritait parfois des nobles désireux de
rallier Londres pour sauver leur vie. Il avait été rapporté en
effet qu’il fournissait à ses hôtes, outre l’hébergement,
un cheval ou une diligence pour gagner un port normand.
L’homme, quant à lui, refusait de quitter le Domaine et ses
terres. Un soir, en juin 1794, des bandits s’étaient introduits
dans la demeure, assassinant le propriétaire, les domestiques et
des visiteurs. En même temps, un violent orage s’était abattu
sur la région, la foudre touchant le château même, incendiant
une partie de l’habitation. Depuis, les ruines s’abîmaient au
fil du temps, rongées par le souvenir de cette nuit tragique.
Pour éviter les pilleurs et les accidents, la mairie de Rouvray
avait fini par condamner les ouvertures, déjà
pourtant quasi comblées
par des planches, poutres et ardoises tombées. Le Domaine gardait
ainsi son secret et… son trésor… Car c’était ce fabuleux trésor
dont les deux inconnus cherchaient à s’emparer. Alex en était
absolument convaincue. Tout en longeant le vieux mur,
elle pensa à cette légende. L’histoire racontait que le marquis
avait mis à l’abri des coffres remplis de lingots, de pièces d’or
et d’argent, des gemmes que ses ancêtres avaient
ramenées d’Afrique, des Indes et du Moyen-Orient.
La jeune femme avait lu également sur des
documents non certifiés que, pendant les
deux périodes de la Terreur lors de
la Révolution, des voyageurs en fuite avaient confié une
somme importante à leur hôte en guise de remerciement. Réalité?
Légende? En tout cas, le trésor du marquis de
Rouvray n’avait jamais été retrouvé... Et
puis, la nature s’était liguée contre les hommes. Les ronces
avaient fait leur devoir, envahissant les accès, les lierres
bouchant les rares fenêtres intactes. Dans les années
trente, un groupe d’historiens avait investigué. Il avait
creusé quelques trous, ausculté des parois et
il avait échoué. Les
pièces n’avaient rien révélé; les souterrains étaient toujours
demeurés cachés. Comme si le Domaine voulait être encore
inaccessible, pour tous, pour les siècles à venir… Alex soupira.
Malgré tout, elle ne perdait pas
espoir de découvrir la vérité, d’autant plus que cette
quête lui permettait d’occuper ses journées, de réfléchir
constamment. Elle savait qu’un jour ses recherches
rencontreraient le succès. Lors de ses moments de doute, elle se disait que,
lorsqu’elle était dans le manoir, celui-ci revivait un peu
d’une
façon, fier
de recevoir une visiteuse qui voulait le comprendre.
A présent, la partie la plus
laborieuse restait à accomplir: pénétrer à l’intérieur. Alex sourit en observant
Joey. C’était grâce à lui qu’elle avait déniché le moyen
d’entrer dans le cœur de la propriété. Alors que le rempart
continuait, des épineux, des broussailles coupaient net
la sente. A droite, la forêt
touffue se dressait, magistrale. La jeune
femme était donc face à un cul-de-sac. Ou plutôt non, pas tout à
fait. Car, un jour, Joey s’était glissé à travers cette barrière
naturelle. Son chien se trouvant soudain prisonnier, Alex avait
dû ramper pour aller le délivrer. Au-delà de ce
piège, elle avait constaté que le bouclier de
buissons
s’éclaircissait. Le lendemain, munie d’une hachette, elle
s’était frayée un passage. Celui-ci l’avait menée au
bord d’un cours d’eau. D’un côté, la rivière
coulait dans les bois. Mais, à gauche, elle
conduisait jusqu’à un boyau.
Comme à chaque fois, Alex grimpa sur les
pierres. A cet instant précis, elle savait très bien qu’elle
faisait preuve d’imprudence. Les tourbillons jetaient de
l’embrun sur les roches, les rendant glissantes. Une chute dans
l’eau réglerait tous ses tourments en raison du
courant et des
rochers parsemant le lit...
excepté que ce chemin très étroit
représentait le meilleur et... le seul biais pour s’introduire
dans le Domaine même!... Avec soulagement, la jeune femme
mit sa main
sur le mur d’entrée de la grotte. La plus grande difficulté
était vaincue. Alex s’adossa contre la paroi, Joey à ses côtés.
Cette galerie, en partie naturelle, avait été modifiée par des
ouvriers. Les murs étaient très lisses,
la rive aménagée. Des
humains avaient marché là, bien avant elle. Elle en avait une
preuve supplémentaire. Cette date dans le mur:
15 mai 1792. Etait-ce
un aristocrate sur le sentier de la liberté qui avait gravé cette
inscription? Un peu plus loin, dans la forêt, la rivière redevenait souterraine
et impraticable pour un canot. Mais qu’en était-il
plus de deux siècles
auparavant? Elle autorisait peut-être
une fuite salvatrice. La jeune femme
grimaça. Combien de personnes avait
été sauvées par le marquis de Rouvray au risque de sa propre vie?...
Elle frémit. Un nouvel éclat de tonnerre avait surgi quelque part. Joey la fixa.
« - Allez, viens, mon grand! Continuons notre promenade…
Et puis,
nous sommes à l’abri! »
Ses paroles ne semblèrent pas persuader son chien.
Pour
le rassurer, elle le prit dans ses bras. Légèrement
courbée, à cause de la hauteur du tunnel à cet endroit,
Alex avança. Une après-midi, avec Chris, elle avait plongé dans
ces eaux moins tumultueuses qu’à la sortie. Toutefois, les
puissantes lampes qu’ils avaient emmenées n’avaient rien
dévoilé.
Le fond de la rivière était désert hormis des
algues, des poissons, un coffre vide. Ils
avaient été énormément déçus, tout en reconnaissant que cette cachette potentielle
n’aurait pas été très judicieuse... La jeune femme posa Joey à terre. Ils
étaient arrivés devant cette grille de fer forgé qui,
naguère,
fermait l’accès à cette galerie. Cette porte, cette
main courante, ces
appuis où des lanternes pouvaient être déposées, et même ces
amarres… Elle frissonna. Ces objets lui rappelaient le temps où
le Domaine vivait. Elle avait l’impression qu’une ombre
perpétuelle agissait ici, prisonnière des siècles, du passé…
Alex emprunta un escalier. Après un corridor qui montait, elle
parvint au rez-de-chaussée. Un second couloir se présentait à
la jeune femme. Il était encombré de pierres qui s’étaient effondrées.
Elle se tenait dans la partie de la propriété qui
avait brûlé. Les dommages, les
décombres étaient considérables. Rien
ne reflétait la beauté antérieure du manoir. Tout n’était que perte,
amertume, désespoir, douleur et témoin de cette
terrible nuit.
Comme à l’accoutumée, Alex regarda où elle mettait les
pieds et les mains. Plus agile, plus rapide qu’elle, Joey aboya.
« - Oui, j’arrive… Mais je n’ai pas quatre jambes, moi! Tu
triches, mon vieux! »
Ouf, elle était arrivée dans la cuisine. La grande cheminée
était l’unique rescapée. Pas
un meuble
n’avait
échappé à l’incendie. Tout était calciné:
les chaises, les
assiettes,
les
serviettes... Le feu avait détruit
ces vestiges de la vie quotidienne. Alex avait toujours pensé
que la foudre était tombée là, ravageant tout sur son passage.
Avec un autre frisson, elle quitta la pièce pour pénétrer dans
l’immense cour. Au loin, elle voyait la porte qui
conduisait à l’ancien chemin pavé menant au lac.
Dorénavant, cette
ouverture était impraticable lorsque l’on venait de
l’extérieur. Tout était barricadé par les
innombrables gravats, par le travail du temps, par la main humaine…
Dans un coin, une diligence aurait pu
attendre ses passagers si elle n’avait pas été dans le même état
que le château: délabrée. Elle aussi avait brûlé comme en
témoignaient le reste du cuir, les arceaux,
le toit. Dès qu’elle
la voyait, Alex songeait à ceux qu’elle avait menés vers la
liberté. Et en ce jour de juin 1794, allait-elle accomplir un
nouveau voyage? Nul ne saurait jamais totalement la vérité. Dans
un livre, la jeune femme avait lu le témoignage d’un prêtre.
D’après des faits qui lui avaient été rapportés, l’homme
racontait que des villageois étaient allés au Domaine, le
lendemain du violent orage, pour savoir si la résidence n’avait
pas trop souffert. Ils avaient découvert un spectacle de
désolation : la demeure était à moitié détruite, saccagée, et des
corps gisaient sans vie. Ceux qui avaient
échappé aux
brigands avaient péri dans l’incendie, ainsi que les bandits
eux-mêmes.
Alex poussa un battant. Le
parc, autrefois majestueux, aujourd’hui en ruine,
ne respirait plus le bonheur de s’y promener. Pourtant,
actuellement, il s’agissait de son endroit favori. Les
parterres, les fontaines, les statues avaient
formé un ensemble
harmonieux. Riche, le dernier marquis de Rouvray avait pu requérir les
talents d’un paysagiste doué... Le regard
de la jeune femme se
porta sur une petite surface. Patiemment, elle essayait de faire
pousser des fleurs pour redonner une gaieté au lieu.
Même si c’était
insensé, une volonté l’y guidait, un sentiment fort
qui ne voulait pas partir. Alex marcha à travers les allées de
sable, de gravier, connaissant par cœur ce labyrinthe de haies
de hauteurs variables. Dans la cour, les dégâts de l’orage de la
veille étaient moindres. Des ardoises surtout,
des poutres s’étaient
détachées, cependant rien d’important ou qui ne pouvait
endommager le manoir encore plus. Dans ce jardin,
la jeune femme constata que
cela était différent. Un buisson qui décorait le centre d’un
bassin avait été touché par la foudre. Son emplacement avait
épargné des préjudices plus sérieux. De multiples branches
traînaient sur le sol. La tonnelle… Oh!
Qui eût pu penser que des
gens riaient ici, lisaient ou se parlaient tendrement? La
tempête l’avait massacrée davantage: il
restait des morceaux épars. Désemparée, Alex voulut
redresser une
paroi latérale. Mais, à
son toucher, la cloison s’effondra lourdement par terre.
Un éclair zébra le ciel.
Joey entra dans l’ancienne bibliothèque. Cette fois, une
détonation retentit. Au bruit, l’orage n’était vraiment pas
loin. Des feuilles d’un
bouleau s’envolèrent. Un rameau du
grand chêne qui abritait jadis la tonnelle se rompit.
Alex vit
une souris passer à une vitesse folle. Une
certaine inquiétude s’empara d’elle. Quoi? La souris…
Non, elle s’en moquait bien qu’elle n’aimât pas
ces rongeurs. Un jour,
dans le souterrain, elle avait rencontré un gros rat qui avait
paru avoir eu plus peur qu’elle... Elle regarda le ciel
gris pâle. Près d’une statue, à l’extrémité d’une haie, le
feuillage avait bougé. Non, non, il ne pouvait pas y
avoir quelqu’un. Non, impossible! De même
pour un animal. Sans
savoir pourquoi, ou par un sursaut d’orgueil, pour se
prouver à elle-même qu’il n’y
avait rien à craindre, Alex
s’approcha du lieu dominé par les buissons, les herbes folles,
des arbustes. En grommelant, elle parvint jusqu’à
un mur. De là, elle
avait une vue plus générale sur le
parc: il n’y avait rien,
ni personne. Elle se retourna et posa sa main sur le lierre.
Machinalement, elle écarta des pousses. Elle
délogea
une araignée de sa jupe; une autre égratignure marquait
son mollet droit. Elle reporta son attention sur le jardin.
« - N’importe quoi! Tu es cinglée, tu sais… C’est le vent…
Tu ferais mieux de partir ou, plutôt, tu ferais
mieux d’aller rejoindre Joey. »
Tout en parlant, la jeune femme avait
épié l’entrée de la bibliothèque.
Oui, son chien était parfois plus sensé qu’elle. Mais
fallait-il toujours être
aussi raisonnable dans la vie? Pourquoi
fallait-il... Elle interrompit ses méditations, la tête tournée
vers l’ouvrage en maçonnerie. Elle avait fini par couper
plusieurs petites branches et un carré vierge
blanc était apparu.
D’après ses calculs,
c’était l’écurie qui se dressait là, derrière. Alors… Alors…
Un nouvel éclair illumina
le ciel. L’instant d’après, Alex
eut l’impression que ses tympans éclataient sous l’effet d’un
bruit assourdissant: la foudre venait de frapper
dans le parc. Elle
éprouva un soudain vertige et elle perdit connaissance.
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