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Mardi 08 juin 2004
Rouvray,
Normandie, FRANCE
L’orage avait débuté en fin d’après-midi
et ne semblait pas vouloir s’apaiser. Un éclat de
tonnerre résonna soudain, plus fort, plus terrifiant que les
autres parce que plus proche. Alex repoussa les draps. Sans
hésiter, elle ouvrit la fenêtre. Dans la même seconde, elle
songea aux années où, fillette, elle se serait plutôt réfugiée
dans son lit que d’accomplir ce geste. La foudre était tombée non
loin du village et se rapprochait à présent du lac, distant de
trois kilomètres. La jeune femme regretta de ne pas être sur la
berge. Avec la colline au second plan, le spectacle devait être
diablement plus mouvementé qu’ici. Pourtant… Pourtant, un
aboiement lui rappela que cette musique de pluie torrentielle
n’était pas du goût de tous. Apeuré, Joey était
allongé sur le matelas, le museau enfoui dans le drap. Alex
réprima un fou rire.
« - N’aie pas peur. Tu ne risques rien! »
Mais un nouveau coup de tonnerre anéantit ses propos.
Le fox-terrier blanc s’échappa
de son étreinte et se cacha sous le lit. Elle
n’arriverait jamais à comprendre pourquoi son chien qui
craignait tant l’orage n’hésitait pas, par beau temps, à
vagabonder dans la campagne, explorant chaque parcelle de
terrain, à la rencontre de tout, ne reculant devant aucun
obstacle, quel qu’il fût. Une couleur rosée zébra le ciel qui
s’embrasa. Alex sursauta: une détonation
avait retenti, faisant trembler le sol.
Au bruit, elle sut que les rives du lac avaient été
touchées. Et vu les environs, elle était prête à parier un
maximum que la malheureuse cible était le Domaine. Un éclair la
surprit dans ses réflexions. Quelques secondes
après, le
tonnerre s’entendit une dernière fois, à proximité du lac avant
de s’éloigner peu à peu vers une autre région. La fenêtre
fermée, la jeune femme se recoucha, ramenant près d’elle le
pauvre Joey, toujours aussi effrayé. Tout en le caressant, elle
imaginait les commentaires qui alimenteraient les conversations
des habitants le lendemain matin.
A son réveil, le soleil était déjà là.
Apprêtée rapidement, Alex descendit au rez-de-chaussée. Par la
porte-fenêtre, elle perçut une exclamation:
« - Oh! Voilà notre Parisienne! »
Cette remarque lui fit arquer les sourcils. Décidément, il n’y
avait que Agathe Forrier pour la surnommer ainsi. A Rouvray, où
elle avait grandi, elle était restée la petite Alexandra, garçon
manqué à ses heures perdues, et tous la considéraient comme
étant encore du village. Ils étaient conscients que seule
l’opportunité d’un poste intéressant l’avait poussée à
s’installer dans la capitale, onze ans plus tôt.
« - Alors, ma chérie, tu as bien dormi? »
Le regard de la jeune femme s’adoucit en se posant sur le visage
ridé de sa grand-mère.
« - Très bien, Nanny. Sauf que Joey n’a pas apprécié l’orage…
comme d’habitude. »
Agathe avait montré sa désapprobation au surnom qu’utilisait
Alex vis-à-vis de son aïeule. Mais comment le lui
expliquer une fois de
plus? Pendant la Seconde Guerre mondiale,
June Galloway travaillait pour les services secrets
britanniques. Parachutée en Normandie, elle avait
aidé un résistant à mener
à bien une mission de sabotage très délicate. Leur rencontre
s’était finalisée par un mariage en 1945 et leur installation à
Rouvray. C’était en raison des origines de sa grand-mère qu’Alex lui avait donné ce surnom.
« - Quels sont tes projets?
- Aller vers le lac. J’espère que la
tempête n’a pas causé de
dégâts importants. » répondit Alex. « Oh!
Ne m’attends pas pour
le déjeuner! Ma balade me
prendra du temps… et j’essaierai de
voir Papi… A ce soir! »
Elle embrassa sa grand-mère et adressa un petit geste à Agathe.
En quittant le jardin, elle entendit celle-ci protester:
« - Comment cette enfant peut vivre à
Paris sans aucun problème? Elle n’est pas assez
raisonnable!
- Alex l’est suffisamment. Et tu peux me croire, elle se
débrouille très bien. Elle ressemble tant à son grand-père... »
Alex sourit. Bien sûr qu’elle lui ressemblait!
Comme lui, elle adorait la nature,
apprenant à connaître l’environnement
et à maîtriser ses pièges... La jeune
femme traversa le village fortifié. En ce mois
de juin,
les touristes étaient nombreux. De loin, elle aperçut un couple.
Sabine lui fit un signe du bras qui l’invitait certainement à
les attendre. Alex désigna sa montre en esquissant une mimique.
Presque aussitôt, elle s’esquiva vers une ruelle à sa droite.
Gérard et Sabine, âgés d’une
quarantaine d’années, étaient
certes sympathiques mais… collants à son goût,
elle qui aimait
trop sa liberté. Les Strasbourgeois, en vacances à
Rouvray depuis deux semaines, avaient fait sa connaissance
dans la boulangerie. Tous trois passionnés par l’histoire, ils
avaient eu ensuite de multiples discussions qui se prolongeaient
au-delà des repas. Néanmoins, Alex regrettait les
longues randonnées
qu’elle affectionnait dans la campagne ou la forêt environnantes.
Alors, depuis deux jours, elle évitait soigneusement le couple,
sachant très bien que cette fuite ne pourrait pas être
éternelle. Intérieurement, elle éprouvait des remords à
agir de cette façon. Seulement, ses propres vacances s’achevaient dans deux semaines
et demie et elle voulait plus que tout en profiter.
Précédée par Joey, Alex avança dans la rue
pavée. Les remparts lui procuraient une ombre appréciable. Elle
grimpa quelques marches et parvint sur la promenade. Elle
s’accouda, face aux prés. Après le violent orage de la nuit, le
ciel était d’une parfaite limpidité, renforcée par la présence
d’un soleil éclatant. La nature ne semblait pas avoir souffert.
En
tout cas, ici, rien ne transparaissait. Le regard de la jeune
femme se porta plus loin, sur sa gauche. Des toits masquaient son
objectif. Songeuse, elle se demanda quels
préjudices la tempête
avait pu causer là-bas, sur ce terrain qu’elle considérait
presque à elle, sur cette terre
mystérieuse qu’elle aimait…
« - N’oublie pas de bouger… ou l’on va te retrouver là dans cent
ans, ma belle! »
En même temps, une main se posa sur son avant-bras, une main
dotée de callosités. Alex se tourna et sourit.
« - Et toi, tu te promènes? Pas étonnant que notre courrier
arrive si tard! » lança-t-elle, malicieuse.
Clément lui rendit son sourire, conscient de la boutade.
« - Oh! Détrompe-toi: j’m’en vais porter ces lettres, moi! Je travaille! Pas comme ces vacanciers… »
Elle vit le paquet que le facteur brandissait. Et le reste?
Avait-elle reçu...? Les traits de
l’homme s’éclairèrent davantage en devinant ses pensées. Il
voulut la faire languir un peu. Puis il se souvint de sa
jeunesse, de sa rencontre avec Mathilde. Il fouilla dans sa
sacoche.
« - Tiens, je crois que cette publicité est pour toi! »
Il lui donna en fait une carte postale.
« - Que fais-tu aujourd’hui?... Henri est au cloître. Les
religieuses ont eu des dommages.
- Importants?
- Des ardoises qui sont parties, une barrière abîmée… Oh!
Cela
aurait pu être pire! Mais tu connais ton grand-père!
- Le cœur sur la main et constamment prêt à aider! »
La fierté s’entendait dans la voix d’Alex, admirative depuis
son enfance à l’égard de son aïeul.
« - Il m’a chargé de te dire, si je te croisais,
que tu fasses bien
attention si tu vas en forêt… Sois prudente! Les gardes
forestiers n’auront pas le temps de tout voir dans la journée.
- Non, ne t’inquiète pas! Je n’irai pas là-bas: j’ai d’autres
projets. Et Joey est avec moi. Que veux-tu qu’il m’arrive?
Tu sais également que je connais la région comme ma poche! »
La jeune femme surprit l’anxiété sur le visage de son
compagnon. Oui, bien sûr, elle n’était pas réputée pour faire preuve
d’une grande sagesse.
« - Promis. Tu verras… Allez, je vais te laisser ou Nanny va
encore râler contre son hebdomadaire qui arrive trois semaines
en retard! » répliqua-t-elle, en plaisantant. « Pour ma part, je
continue ma promenade en lisant ma… publicité… Merci et à plus
tard!… Bon courage! »
Clément la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle eût franchi la
petite poterne qui permettait de quitter la ville, là, au pied
de ce rempart... Cette enfant de trente-deux ans ne
changeait pas au cours des années : toujours aussi impétueuse,
aussi rêveuse… Plongé dans ses pensées, l’homme se dirigea vers
le presbytère où son ami ecclésiastique l’accueillerait avec un bon
cidre.
Empruntant le chemin communal, Alex
lut sa
carte. « Mon amour, tout se déroule à merveille. Serai là
comme prévu. Réserve-moi quelques folies: j’arrive! JTM.
Chris. »
Plus qu’une semaine et un jour à tenir et son attaché culturel
préféré serait ici pour passer ses vacances avec elle. Les
contraintes du métier de Chris l’avaient conduit ces derniers
mois en Asie et il officiait actuellement
en Inde. Plusieurs
retours en France
avaient entrecoupé leur séparation mais ce n’était pas
suffisant. Ses fous rires, son esprit cartésien opposé au sien,
tout de son être lui manquait terriblement. Différents l’un de
l’autre, ils s’entendaient parfaitement, riant ensemble de leurs
idées contraires. Ils avaient aussi des points communs:
leur
goût pour l’histoire les avait rapprochés. Rester une
semaine à Rouvray ne dérangeait donc pas Chris, fasciné par les
vieilles pierres. Cette même passion qui animait Alex... Un
sourire effleura ses lèvres. Elle s’approchait justement de son
lieu de promenade favori.
Utilisant des sentiers
non signalisés, elle n’avait
mis qu’une trentaine de minutes pour parvenir au lac. Sur les
berges, la jeune femme jeta un regard circulaire. Non, elle
n’apercevait aucun dégât. Oh! Si! Quelques branches cassées, des
roseaux soufflés, une rambarde de l’embarcadère qui était tombée
mais c’était tout. Soulagée un instant, Alex songea
que l’orage s’était surtout approché du Domaine. Qu’en était-il
de ce site magique? Prenant garde à ne
pas glisser sur le sol encore boueux, elle
progressa aussi vite
qu’elle le pût. Dès qu’elle aurait contourné ce bosquet, un
premier aperçu s’offrirait alors à elle. Son cœur se serra à la
vue de la cabane dont elle s’approchait. La construction faite
de matériaux divers avait terriblement souffert
de la tempête: son toit pendait lamentablement. Alex saisit une
planche pour consolider l’une des parois. Au moment d’en prendre
une seconde, elle arrêta son geste. Des mégots, une boîte
d’allumettes gisaient par terre. Quelqu’un avait attendu là,
surpris par les éclairs. L’inconnu fumait même du tabac
brun à en juger par les restes. Perplexe, la jeune femme fronça
les sourcils. Consciente qu’un fait la tracassait, elle ne
parvenait pas à savoir lequel. Qu’était-ce? Où
était le problème? Son regard se posa sur Joey qui furetait un peu partout puis,
de
nouveau, sur les déchets… Bonté divine! Oui… Leur nombre!…
Il y en avait plus d’une vingtaine… tous
semblables et qui n’étaient pas ici le
matin précédent. La tempête n’avait
été très intense que l’espace d’une heure. L’homme n’avait pas
eu la possibilité de fumer tant de cigarettes,
sans compter le temps passer à rouler le papier et à y insérer le
tabac. Il était demeuré là longtemps… plus longtemps que
nécessaire si, à l’origine,
il était venu s’y abriter. La cabane n’avait aucun attrait:
il n’y avait même
pas un banc pour se reposer. A la vue de ces mégots,
l’individu n’avait eu d’autre préoccupation que celle de
fumer et d’attendre, d’attendre… Pourquoi?... Ou
bien, en fumant tant, que faisait-il dans ce lieu désert?
Intriguée, Alex poursuivit sa promenade, Joey
devant elle, comme à son habitude. Quel était le but de
l’étranger? Il n’était pas un pêcheur, pas un
chasseur non plus; la chasse était interdite.
Pas un randonneur: ils étaient si rares. De plus, les services
météorologiques avaient averti de l’orage
très violent. A moins d’être fou,
personne ne serait sorti par ce temps. Pas un baigneur:
la seule crique où l’on pouvait nager sans danger grâce à
l’absence des roseaux était située au moins à cinq cents mètres
d’ici. Et, même réflexion, il aurait été bien
insensé de se baigner
la veille par
un temps pareil. L’énigme persistait... La jeune femme
parvint à un croisement. A gauche, elle rejoindrait le chemin
principal conduisant ensuite à la route nationale; à droite, le
sentier la mènerait jusqu’au Domaine… Sans hésiter, Alex
bifurqua par là. Elle s’arrêta: Joey grognait.
Elle s’approcha de lui. Il avait trouvé
un mégot du même genre que ceux de la cabane.
Mais un mégot parfaitement sec,
récent. L’inconnu était de retour. Alex réalisa qu’elle se
trompait: LES inconnus étaient là. Deux traces différentes de
pas étaient visibles dans la terre. Vu le sens, les hommes s’étaient
dirigés vers le Domaine et n’étaient pas revenus. Or, comme
cette voie était l’unique accès
connu à la propriété, elle allait
immanquablement les croiser à un moment donné. Un sixième sens
lui disait aussi que la rencontre était inappropriée. Tous ces
bouts de cigarette laissés
ici l’inquiétaient. Que
signifiait la présence de ces individus? Enfin, une pointe de
jalousie parsemait son esprit et son cœur. Le Domaine était
inhabité depuis si longtemps qu’Alex le considérait comme à
elle. Personne n’allait plus là. Caché dans la forêt,
il était donc invisible
depuis la route nationale. Quelques férus d’histoire
étaient venus le voir, pas le visiter: les entrées étaient
inaccessibles. Par ailleurs, les rares guides touristiques
qui le mentionnaient le
décrivaient comme tellement détruit et si marqué par
la
fatalité que nul n’avait envie de s’y approcher. Tout en
regrettant ce manque d’intérêt, Alex se consolait
en sachant que cela lui permettait d’y aller à sa guise, sans
être abordée. Un coup de tonnerre l’interrompit dans ses
pensées. Encore! Cependant, le ciel était bleu, non, gris. Le
temps changeait... Elle
regarda Joey, persuadée de la peur qui l’envahissait.
Toutefois,
ses poils hérissés ne démontraient pas seulement sa crainte. Son
chien fixait le virage suivant du chemin. En une fraction de seconde,
la jeune femme comprit la raison de
son attitude. Elle saisit Joey et descendit vers
le talus. Elle maudit la pluie qui avait inondé la berge.
Si elle était masquée, ses chaussures étaient dorénavant trempées. Un instant, elle se traita de folle.
Qu’allaient lui faire ces hommes? Rien… Elle se promenait... Mais
le comportement de l’un d’eux était trop
déplaisant. Alex se
redressa un peu. Des bruits de voix étaient perceptibles. Les
inconnus s’approchaient. Avec précaution, elle bougea une
branche de manière à les apercevoir lorsqu’ils seraient là. Ce
qui ne tarda pas. L’un avait une soixantaine d’années; l’autre,
barbu, dix ans de moins. Elle ne les avait jamais vus. Le
deuxième tentait d’allumer une cigarette. En
fermant son blouson, l’aîné prit
la parole:
« - La tempête n’a rien changé… J’espérais que nous
aurions plus de chance!
- Quoi? Tu trouves que nous avons eu
des résultats depuis notre
arrivée? » répondit son compagnon, avec un accent qu’Alex ne put
déterminer sur-le-champ.
- Non, justement! Olaf, cette baraque garde trop son secret… Ou il
faudrait tout démonter!
- Ce serait peut-être la seule solution!…
Tu imagines,
depuis ces années, personne n’a rien trouvé… »
L’homme s’était arrêté pour prendre un second briquet. Son ami
répliqua:
« - Je sais: tous les documents sont formels.
- Tu vois… Allez, on n’abandonnera pas comme çà. Je tiens à
poursuivre. Nous amasserons une sacrée fortune si nous parvenons
à atteindre notre but! »
Il y eut un silence. Le dénommé Olaf frotta son menton. Il
alluma sa cigarette. Tirant une bouffée, il rétorqua:
« - Et ce sera notre secret! »
Les deux complices s’esclaffèrent. A grandes enjambées, ils
s’éloignèrent, en allant tout droit pour
rejoindre la route nationale et, sans doute leur voiture. Qui étaient-ils? Olaf devait être natif de
la Scandinavie, d’où son prénom et son accent. Et l’autre? Lui
était Français, semblait-il. Des interrogations
subsistaient sur leur identité… Par contre, les motivations qui les
menaient jusqu’au Domaine, Alex les connaissait à présent. Elle
tenta de se dominer. En vain: sa rage était plus forte. Pour
essayer de se contenir, elle ferma les poings.
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