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Le texte présenté sur ce site n'est absolument pas définitif.

Tous les chapitres de ce roman sont en cours de réécriture.




PRISONNIERS DE L'ENFER VERT

Chapitre 1

Août 1998
Lima, PEROU

                 
L’aéroport Jorge Chávez, situé à une dizaine de kilomètres du centre de Lima, la capitale péruvienne, connaissait une certaine effervescence malgré l’heure tardive : peu après minuit, plusieurs avions s’envoleraient pour des destinations internationales. D’une oreille distraite, Jocelyne entendait plus loin les messages se suivre dans les haut-parleurs de l’aérogare. Ce salon qui accueillait le grand public des classes économiques lui offrait un calme relatif. Des passagers inquiets ne cessaient d’effectuer les cent pas. D’autres allaient et venaient vers les boutiques hors taxes. Quant à ce couple, pourquoi se disputer avant un voyage ?
                Trois semaines plus tôt, la jeune femme était arrivée au Pérou. Elle avait toujours rêvé de découvrir ce pays mythique, ses habitants, ses sites historiques. Elle avait réservé son argent depuis près d’un an, organisé son déplacement étape par étape. Maintenant, il était l’heure de revenir vers la France. Jocelyne avait profité de ces vingt et un jours. Elle avait rencontré des Péruviens chaleureux, visité des lieux marquants, n’avait pas pu résister à l’appel de Machu-Picchu évidemment et, au final, n’avait qu’un regret : une seule excursion ne figurait pas à son… tableau… Elle restait philosophe. Ce voyage avait été magnifique. Au moment de repartir, elle gardait des souvenirs en tête et quelques-uns dans ses bagages.
                Agée d’un peu plus de trente ans, les cheveux châtains courts, aux traits déterminés, la jeune femme jeta un regard sur l’écran : l’heure d’embarquement approchait. Une fois encore, elle observa autour d’elle. Il n’y avait aucun groupe de touristes. Il s’agissait surtout de passagers d’ailleurs ; peu de femmes étaient présentes. Moins de dix étaient Européennes, comme cette maman qui berçait son jeune garçon. Et ces adolescents ? D’après ce que Jocelyne avait vu, un homme blond avait d’abord sorti son jeu de cartes sous l’œil intéressé de ces jeunes. Un petit mot en amenant un autre : une belle partie avait commencé… Quant à cette Caucasienne d’une cinquantaine d’années, elle ne cessait d’agiter son foulard, malgré la climatisation. Son blouson bien refermé – peut-être aussi en raison de la sécurité - un autre homme dormait paisiblement. Lui, là-bas, avec son appareil photo autour du cou, il était nerveux et très impatient. Cet autre couple, par contre, était plutôt seul au monde… Ses futurs compagnons de voyage durant un long vol… En tout cas, l’avion serait loin d’être complet, du moins pour cette première partie.
                Deux hôtesses souriantes prirent place derrière un comptoir. Jocelyne rassembla ses effets dans son sac de cabine. Prévoyante, elle rejoignit le bureau. Aussitôt, des gens l’imitèrent. Enfin, l’embarquement commença. Dans la file, quelqu’un râla en s’apercevant de la disparition de ses précieux papiers. Son numéro de siège figurant parmi la première série, la jeune Française emprunta le couloir d’accès à l’avion. Rapidement, elle parvint à la passerelle. Un steward lui souhaita la bienvenue. Avec un pincement au cœur en songeant que, cette fois, elle quittait définitivement le Pérou, Jocelyne déboucha en tête sur l’allée centrale de la cabine. Elle vit alors deux hommes, assis côte à côte, près d’un hublot. Tout en avançant, elle fronça inconsciemment les sourcils. Elle était persuadée de ne les avoir vus ni dans la salle d’embarquement, ni à la douane, ni dans un autre lieu de l’aérogare. Le hasard était curieux : son propre siège se trouvait sur la même rangée, séparé par une allée de trois places. Evitant de regarder ces inconnus, elle s’installa, décision plus sage puisque des passagers arrivaient derrière elle. Jocelyne avait le fauteuil près du hublot et, à sa grande satisfaction, personne ne vint s’asseoir à sa gauche. Elle aurait plus de latitude durant le vol pour se mouvoir.
                A chaque décollage, Jocelyne ressentait cette appréhension. Les roues avalaient le tarmac, l’avion prenait de la hauteur. Quinze minutes plus tard, sa peur s’envola, elle aussi. Le personnel navigant était aimable, disponible. Tout allait pour le mieux. Dans à peine une journée, la jeune femme retrouverait son père et son frère aîné. La frénésie habituelle de sa vie à Paris reprendrait, mais ses péripéties péruviennes resteraient bien ancrées en elle… Jocelyne effectua un tour d’horizon. Déjà, certains hommes d’affaires ouvraient leur mallette pour travailler sur des dossiers. Des voyageurs commencèrent à lier connaissance avec leurs voisins... Le commandant de bord prit la parole pour informer chacun des paramètres de vol. Quand il se tut, les besognes, les conversations et les lectures reprirent. Jocelyne laissa, sur ses genoux, la brochure qu’elle avait déposée lors de l’intervention précédente. Elle n’éprouvait plus l’envie de lire et préférait examiner les passagers. Son intérêt se reporta vite sur ses étranges voisins. D’après son physique, elle jugea le premier, le plus proche du couloir, comme étant Péruvien : il compulsait une revue. La jeune femme se pencha discrètement. Agé d’une trentaine d’années, les cheveux châtains et la peau blanche, le second inconnu semblait être plutôt Européen ou Nord-Américain. Il regardait à travers le hublot. Il changea soudain de position et Jocelyne aperçut des menottes liant ses poignets. Quelques secondes lui furent nécessaires pour se remettre de sa stupéfaction. Elle comprit à cet instant que le voisin de cet inhabituel passager était un convoyeur. Jusqu’où iraient les deux hommes ? Cayenne ? Paris ? Ou continueraient-ils vers une destination tierce ? Fixant toujours les liens métalliques, Jocelyne sentit un regard posé sur elle. L’un des voyageurs avait certainement réalisé sa découverte. Lequel ? La jeune femme se détourna pour se concentrer dans la lecture de sa brochure… Les autres passagers avaient-ils pris conscience de la présence du prisonnier à bord de l’appareil ? Après réflexion, elle pencha pour la négative. Non, non, elle ne les avait pas vus dans la salle d’embarquement. Ils avaient dû prendre les couloirs réservés au personnel. Ensuite, ils s’étaient installés bien avant l’ensemble des voyageurs. Lorsqu’elle était passée, Jocelyne n’avait rien remarqué elle-même. Le détenu était donc près du hublot. Ses mains reposaient sur ses cuisses et sa jambe droite légèrement surélevée, Son attitude avait en fait dissimulé à tous les menottes qui retenaient ses poignets. Quel crime avait commis cet homme ? Quelle était la durée de sa peine ? Pourquoi avait-il été jugé au Pérou alors que son physique laissait à supposer qu’il n’était pas originaire de ce pays ?... La jeune femme préféra ne plus penser à cet inconnu et aux interrogations qu’il lui suscitait, devinant aussi qu’elle n’aurait jamais de réponse. Jocelyne recouvrit son corps de la couverture. La tête contre l’oreiller, elle ferma les yeux. Sa dernière journée avait été très comblée et, à présent, elle ressentait une forte fatigue. Un rire s’éleva. Un homme exigea le silence dans cette nuit. Plus tard, des ronflements n’empêchèrent pas la jeune femme de plonger dans le sommeil grâce à ses boules de protection.
                Les heures s’écoulèrent ; le soleil apparut dans un ciel bleu. Des kilomètres disparaissaient. Au réveil des voyageurs, le paysage leur offrait des tapis de verdure. Des petits déjeuners furent proposés par le personnel navigant. L’une des hôtesses, Paola, sourit à Jocelyne qui venait d’ouvrir les yeux. Quelques minutes après, la jeune femme s’attablait devant un café chaud, du jus d’orange, des viennoiseries : l’idéal pour débuter cette journée. Au cours de son repas, elle ne put se retenir d’observer ses deux… voisins. Ils déjeunaient également. Mais le convoyeur était un peu penché ce qui ôtait de la visibilité. De toute façon, cette mini-surveillance ne lui apporterait toujours pas de réponse…
                Un tour aux toilettes et Jocelyne était entièrement revigorée. Il lui tardait d’arriver à Paris. Avec l’aller, ce vol serait le plus long de sa vie. Pourtant, elle s’était déjà rendue au Canada, sur la côte ouest, donc elle connaissait ces heures à attendre que l’avion dévorât ces centaines, ces milliers de kilomètres… Les plateaux-repas avaient disparu des sièges. Chaque passager reprenait son activité favorite ou tentait de replonger dans le sommeil. La Française crut entendre un bruit vers sa droite. Elle se persuada que sa grande imagination lui jouait des tours. Sa curiosité était vraiment la plus forte ! Elle reporta son attention encore sur ses voisins. Le convoyeur lisait un livre tandis que le prisonnier était pensif. Les mêmes interrogations à son sujet lui revinrent à l’esprit. Iraient-ils réellement jusqu’à Paris ?... Le même bruit étrange eut lieu. Jocelyne eut l’impression qu’un moteur hoquetait. Non, elle se trompait… Son réflexe fut d’observer le visage d’un steward : il était très calme. Ce fait n’était pas marquant. Ils avaient pour obligation de rassurer les passagers ! Derrière son siège, des voyageurs s’étaient aperçus des mêmes sources d’inquiétude… Et Paola ? Elle avait un comportement égal à celui de son collègue. Jocelyne voulut l’interpeller, mais la Péruvienne rejoignit l’espace réservé au personnel. De fortes turbulences étaient survenues pendant un vol vers le Royaume-Uni et tout s’était très bien fini. Instinctivement, la jeune femme croisa les doigts et pensa à sa famille… Ils ne rêvaient pas : un moteur avait des ratés. Et là, ces turbulences qui survenaient ? Elles gênaient conséquemment l’avion qui tanguait. Non, tout à l’heure, personne ne les avait autant ressenties… Non. Non… Les sons sourds se réitérèrent… Et ce moteur ? Encore ces bruits inquiétants… Encore ces turbulences… Jocelyne tenta de réguler sa respiration. Elle devait demeurer calme… Le haut-parleur grésilla.
« - Ici le commandant de bord, Jaime Marquez. Je vous demande votre attention, s’il vous plaît... Des problèmes à un réacteur nous empêchent de poursuivre notre vol comme prévu. Il nous est impossible de rallier Cayenne ou de retourner à Lima. Nous sommes également trop éloignés d’un aéroport. Nous devons nous poser dans les plus brefs délais. Nous allons aussi opérer un atterrissage forcé… Nous savons que nous survolons l’Amazonie. Mais il existe des zones dégagées… Je vous remercie d’obéir aux consignes données par notre équipage. »
Dans les premières secondes, un silence régna. Un brouhaha apparut et un cri s’entendit très brièvement. La voix d’un passager s’éleva, une voix très calme :
« - Faisons ce que le commandant nous demande et gardons notre sang-froid. »
Ses dernières paroles furent cependant couvertes par le bruit de plus en plus anormal de l’un des moteurs qui se tut peu après. Les consignes de sécurité furent présentées par un steward. D’autres membres du personnel navigant passèrent dans les allées pour tranquilliser chaque passager, veiller à ce que chacun respectât les ordres. En même temps, ils libérèrent les sièges du superflu, fermèrent les casiers. Jocelyne attacha sa ceinture d’une main qui tremblait malgré sa volonté. Encore plus vivement, elle pensa à sa famille, à son père veuf, à son frère. Elle songea à leur angoisse quand ils apprendraient que l’avion n’était jamais arrivé à destination. D’une manière tout à fait étrange, elle se demanda ce que pouvait ressentir le prisonnier. Condamné par la justice et, maintenant… une survie hypothétique. Le visage de l’homme était impassible, comme s’il était insensible à la tragédie qui se préparait... Le bruit du deuxième réacteur devint de plus en plus irrégulier ; l’avion perdit progressivement de la vitesse et de l’altitude. Les arbres semblèrent surgir, plus hauts que tout, complètement démesurés. L’avion tangua quelque peu. Un coffre à bagages, mal fermé, s’entrouvrit. La secousse suivante fit tomber des sacs et effets personnels. Une mallette imposante fit sursauter Jocelyne en s’écrasant au sol. Dans la position préconisée pour une telle situation de détresse, courbée, la tête dans ses bras repliés, la jeune femme tenta de visualiser aux sons entendus ce qui se déroulait à l’extérieur. Avec tous ces bruits sur la carlingue, nul doute que le ventre puis les ailes de l’appareil éraflèrent les branches des cimes supérieures. Cette cacophonie, mêlée à quelques cris et pleurs de passagers… Jocelyne avait hâte que tout se terminât. Elle voulait éloigner cette image terrible si jamais, si jamais l’avion prenait… Non, penser à son père, à son frère, sa grand-mère, aux heureux moments qu’elle avait vécus dans sa, courte, vie… Oh ! Ces bruits à vous déchirer les tympans… La vitesse avait encore régressé, encore et encore. Il fallait trouver cet espace déboisé, sinon… Non, dorénavant, les sons étaient différents ou, plutôt, la carlingue ne frôlait plus autant des branches, pas autant qu’un peu plus tôt. L’équipage avait-il déniché cet endroit miraculeux ? Un plateau, une zone plus rocailleuse, là où les arbres n’avaient pas poussé, peut-être que de simples hautes herbes… Peut-être… L’avion heurta brusquement le sol. En même temps, Jocelyne admira le sang-froid et la maîtrise du commandant de bord… De nouveau, la carlingue toucha par à-coups ce terrain inconnu. Non, à présent, elle roulait, enfin glissait certainement davantage… Dans la cabine, toujours ces pleurs étouffés… et, dehors, ce grincement infernal du métal contre la pierre qui s’affrontaient encore pour quelques instants. Brusquement, l’avion s’immobilisa enfin dans un dernier soubresaut… Le front sur l’oreiller, Jocelyne bougea le corps. Elle devina alors qu’elle était indemne. Elle se força à maîtriser le tremblement qui s’était emparé d’elle. Le silence se brisait ; les voyageurs parvenaient à se persuader que l’atterrissage forcé avait pris fin, sans explosion, sans incendie… Très, très vite, des stewards furent prêts à ouvrir les portes de secours tandis que des collègues incitaient les passagers à quitter les lieux. Jocelyne se leva, les jambes encore peu assurées.



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